La lettre du mercredi

“Daria” revient à la télé : Daria pasionaria

Temps de lecture : 4 min

“Daria” revient à la télé : Daria pasionaria

“Daria” sur France.tv. © MTV

« “Sick sad world” (triste monde tragique) : ce constat ne date pas de l’investiture de Trump, ni même d’hier soir alors que les propositions d’un nettoyage ethnique de Gaza ne s’embarrassent même plus de pincettes à Washington, mais d’un dessin animé des années 1990. Si vous avez entre 35 et 45 ans, vous vous souvenez peut-être de l’ado à grosses lunettes et a l’air perpétuellement blasé qui traînait ses Dr. Martens sur les plages de diffusion en clair de Canal+ entre 1998 et le début des années 2000, après avoir fait ses débuts sur l’américaine MTV. Bonne nouvelle : Daria est de retour en France depuis le 12 janvier, cette fois sur le service public – mais seulement pour deux saisons, au lieu des cinq complètes. Et son ironie n’a jamais été aussi bienvenue.

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Daria vit dans un environnement hostile. Certes, ses parents appartiennent à la classe moyenne aisée et vivent dans un confortable pavillon où Daria et sa sœur Quinn peuvent se chamailler à volonté. Mais au lycée, elle ne fait pas partie des élèves populaires – que de toute façon, elle méprise. Même ses profs lui font la gueule, car elle connaît toutes les réponses à leurs questions. À la pom-pom girl Brittany qui s’inquiète de ne disposer d’aucun dessert 0% de matière grasse à la cantine, Daria répond, citant Nietzsche : “Tout ce qui ne tue pas rend plus fort.” Dès sa première journée de lycée, elle est catégorisée dépressive et doit suivre un stage de confiance en soi. Rien d’émersonien dans l’enseignement néanmoins, seulement quelques mantras de développement personnel que Daria et sa copine Jane – oui, elle a quand même une amie – s’empressent de tourner en dérision.

Si Daria reprend les codes des teen dramas, ces séries qui mettent en scène des adolescents et leurs histoires d’amitié et de cœur – souvenez-vous de Dawson, Beverly Hills, Hartley, cœurs à vif… –, c’est pour mieux s’en jouer. Pas question pour la lycéenne d’intégrer le moule et de sortir de sa coquille de misanthropie en s’ouvrant à des camarades tous plus désespérément conformistes les uns que les autres. La série elle-même économise ses efforts : minimalisme de l’animation, absence de rebondissements, tout tient sur les épaules régulièrement haussées de son personnage principal. Daria fait preuve d’un sens de la répartie qui n’est pas de son âge, ne fait rien pour se rendre sympathique. Si elle garde les yeux constamment plissés, ce n’est peut-être pas seulement en raison de sa myopie. En l’état, le monde mérite-t-il vraiment qu’on lui accorde un regard ? Pas si cynique que ça, Daria écrira tout de même un vibrant discours de fin d’études qui clôture la série : “Défendez toujours vos convictions, sauf si la logique et l’expérience vous donnent tort. Souvenez-vous que vérité et mensonge ne sont pas la même chose.”

Daria est ce qu’on appelle une inadaptée, une freak sur laquelle les injonctions de réussite sociale et de féminité glissent comme le Biactol sur un bouton d’acné récalcitrant. En marge, elle tient la posture privilégiée de l’observatrice, de la philosophe, en somme. Elle pose les questions qui grattent, y compris aux adultes, à commencer par ses propres parents, et pourrait presque être accusée d’être un agent corrupteur de jeunesse, n’était-ce son absence de barbe socratique – qui prendrait une jeune femme au sérieux ? Entre le sage antique et le Zarathoustra mythologique, quasi monstrueux, qui ne descend qu’à contrecœur de sa montagne, Daria montre une voie qui n’est ni de la résistance active, ni un retrait dans le confort de sa tour d’ivoire. En réalité, elle n’a pas tellement le choix : c’est encore une ado, qui plus est une fille, on ne lui demande pas toujours son avis.

Sarcastique, ironique, saoulée, Daria est avant tout là : silhouette reconnaissable entre mille – dans un dessin animé, il est tout à fait normal de porter toujours les mêmes fringues et la même coupe de cheveux –, sa présence corporelle suffit à jouer les grains de sable. Et c’est de cette inertie imposée qu’elle tire sa force. Une façon de penser la résistance propre à la plupart des philosophes féministes, dont Hélène Cixous. “Plus que l’homme invité à la réussite sociale, les femmes sont corps”, remarque-t-elle dans Le Rire de la Méduse. “Celle qui a tourné dix mille fois sept fois la langue dans sa bouche avant de ne pas parler, ou bien elle en est morte, ou elle connaît sa langue et sa bouche par cœur. Maintenant, je-femme vais faire sauter la Loi : éclatement désormais possible, et inéluctable, et qu’il se fasse, tout de suite, dans la langue”, poursuit-elle. Daria a son verbe pour ne pas crever d’ennui. Et si ce “sick sad world” nous donne plus que jamais la nausée à force d’événements qui nous dépassent tout autant qu’ils nous indignent, un épisode de Daria et le mal de mer se dissipera un peu. Promis. »