Théâtre

Du théâtre dans un chaudron pulsionnel

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Du théâtre dans un chaudron pulsionnel

“Un conte de Noël” – Mise en scène de Julie Deliquet © Simon Gosselin

En adaptant un “Conte de Noël”, d’après Arnaud Desplechin, la metteuse en scène Julie Deliquet ravive les interminables histoires de famille, et rend hommage au théâtre et à la philosophie.

Au théâtre comme au cinéma, la famille fournit des scènes dramatiques. La metteuse en scène Julie Deliquet le prouve à nouveau en montant, avec talent, le scénario du film d’Arnaud Desplechin : Un conte de Noël. Elle en offre une remarquable adaptation présentée  aux ateliers Berthier de l’Odéon - Théâtre de l'Europe et en tournée. 

Sur un plateau étiré entre deux gradins, de façon à ménager une vision bifrontale, elle invite la famille Vuillard à se réunir à la vieille de Noël, dans un décor de maison bourgeoise et bohème. Bien sûr, les histoires nombreuses repassent et les fantômes s’invitent. Sous l’effet de la fatigue, de la promiscuité et de l’alcool, les silences sont mystérieusement rompus après des années, comme dans l’univers de Tchekhov. 

Volcan psychanalytique

La prestation de haut vol de l’ensemble de la distribution donne à cette réunion familiale sur un volcan psychanalytique un air étonnant de naturel. Dans ce milieu dont il est impossible de s’extraire tout à fait, même en le quittant, l’amour le dispute à la haine, et circonscrit « le terrain d’une lutte fondatrice », selon l’expression du psychanalyste Patrick Declerck, pour lequel « la famille n’est pas le lieu d’un bonheur tranquille ». Évidemment... mais, pire : « on s’éloigne des siens pour éviter le conflit, mais c’est paradoxalement alors, que l’on sombre encore plus profondément dans le chaudron pulsionnel. Sans même parler du fait que ces parents, dont on cherche à s’éloigner, nous accompagnent à l’intérieur de nous-mêmes sous forme de souvenirs, de représentations et d’injonctions ».

La vivante version que Julie Deliquet donne du film d’Arnaud Desplechin, tantôt désespérée tantôt riante, renforce son hommage à la scène. Là, tout ce qui se produit, en s’éloignant de la réalité et du prosaïsme, prend un tour autrement plus vrai. Aux images filmées en silence, au cinéma, elle substitue les non-dits, sur scène, et cite Shakespeare, en orchestrant une mise en abîme, le théâtre dans le théâtre. Le spectacle rend ainsi hommage à l’art dramatique, rappelant Le Conte d’hiver, Le Roi Lear ainsi que le Songe d’une nuit d’été, explicitement.

Il fait aussi la part belle à la philosophie, partout présente, comme dans la lecture de cet extrait de Nietzsche, lu par le patriarche, après qu’il a tiré le volume de la Généalogie de la morale, dans une bibliothèque : « Nous, chercheurs de la connaissance, nous sommes pour nous-mêmes des inconnus – pour la raison que nous ne nous sommes jamais cherchés… Quelle chance avions-nous de nous trouver quelques jours ? [...] Quant à la vie, aux prétendues “expériences vécues”, lequel d’entre nous les prend seulement aux sérieux ? Lequel en a le temps ? » Ce temps, prenez-le, ne serait-ce qu’une soirée : le spectacle dure presque deux heures et demie, mais jamais ne pèse.

Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin

Mise en scène Julie Deliquet

Avec : Julie André, Stephen Butel, Éric Charon, Solène Cizeron, Olivier Faliez, Jean-Christophe Laurier, Marie-Christine Orry, Agnès Ramy, Thomas Rortais, David Seigneur, Hélène Viviès, Jean-Marie Winling

Du 10 janvier au 2 février à l’Odéon – Théâtre de l’Europe puis en tournée en France :

  • -Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon - 5 au 9 février 2020
  • -Théâtre de Lorient - CDN de Bretagne - 3 au 6 mars 2020
  • -La Coursive - Scène nationale de La Rochelle - 10 au 12 mars 2020
  • -Théâtre Romain Rolland – Scène conventionnée de Villejuif - 31 mars au 3 avril 2020