Entretien
Edgar Morin : “Lorsque les idées viennent, je suis dans un état de transe”
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Cet article est issu du numéro 134 de Philosophie magazine « Pourquoi sommes-nous si fatigués ? », en kiosque le 24 octobre 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
À 98 ans, le sociologue et philosophe Edgar Morin continue d’arpenter le monde et de déchiffrer le présent avec autant d’énergie que de lucidité, même s’il a quitté la frénésie parisienne pour s’installer à Montpellier. À l’occasion de la sortie d’un passionnant livre de mémoires, Les souvenirs viennent à ma rencontre, nous lui avons demandé où il trouve la force d’être infatigable.
N’êtes-vous jamais fatigué ?
Edgar Morin : Au moment où nous parlons, je me sens un peu fatigué, car je voyage beaucoup et j’ai de nombreux entretiens à l’occasion de la parution de mes mémoires. Je suis sujet à des coups de pompe qui surviennent vers 16 heures, au moment où l’organisme manque de sources énergétiques, et disparaissent vers 20 heures. Cela tient aussi au fait que j’ai toujours été un travailleur de nuit, qui s’est toujours levé fatigué. Ma vie est une alternance de moments de fatigue et de vitalité, durant lesquels je sens en moi une énergie qui me revient de façon hallucinante. Ainsi, quand je fais une conférence, je peux arriver crevé, mais lorsque les idées viennent, je suis dans un état de transe : je ne vois plus les visages, même si je ressens la qualité du silence et de l’attention, je suis « pris » énergétiquement. Une discussion, un débat, voilà ce qui me réénergétise. Est-ce cela le secret de ma vitalité ? Je ne sais. En tout cas, la source d’énergie n’est pas tarie même si la fatigabilité s’accroît.
Cette alternance entre intensité et fatigue semble remonter à votre naissance : au sortir du ventre de votre mère, vous étiez mort-né. Est-ce cette épreuve qui vous a donné une telle soif de vivre ?
C’est un mort-né, étranglé par son cordon ombilical, que le gynécologue a extirpé du ventre de ma mère, le 8 juillet 1921. Et il a fallu qu’il me gifle pendant un temps qui a semblé interminable à mon père pour que je revienne à la vie. J’ai gardé de ce traumatisme des sensations récurrentes d’étouffement que je ne parviens à surmonter que par un profond soupir. Cette expérience primitive m’a-t-elle conféré une forme de résilience ? À mon sens, cela tient davantage au traumatisme de la mort de ma mère dix ans plus tard. Elle souffrait d’une lésion cardiaque qui lui interdisait d’avoir d’autres enfants et qui avait déjà failli l’emporter à ma naissance. J’étais enfant unique, et nous étions en totale symbiose. Sa mort, que mon père tenta de me dissimuler en me faisant croire qu’elle était partie en voyage, fut pour moi un Hiroshima intérieur. Un an après, j’ai contracté une fièvre aphteuse, qui a manqué de me tuer à mon tour. Très tôt, il y a eu en moi une lutte entre les forces de vie et de mort. Et, dès lors que les forces de vie ont triomphé, j’ai eu une soif d’amour et de communion inextinguible. Avec ma mère, j’avais perdu l’absolu. J’ai donc essayé de retrouver la communion que j’avais éprouvée avec elle. Cette quête, associée à un besoin d’amour, a été un puissant moteur. J’ai aussi ressenti une soif de vie. Pourquoi la mort ? Pourquoi la vie ? Je me heurtais là à des questions qui inquiètent tous les enfants.