La lettre du mardi
En avoir ou pas
© Elena Helade/Unsplash
« “Ben alors, t’as rien vu ?” Bref scan rapide de l’ami qui me fait face dans le Transilien : j’ai déjà fait un compliment sur les nouvelles sandales quelques heures plus tôt. Alors qu’est-ce que j’ai bien pu manquer ?
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Une nouvelle coupe ? Chez les hommes, un passage chez le coiffeur entraîne rarement un changement radical qui réclame notification. Il lui faudra désigner le dessus de ses lèvres pour que : “TA MOUSTACHE !!” Rasée, disparue, effacée… et je n’avais effectivement même pas remarqué.
Cette moustache, c’était pourtant toute une histoire. Arguments pour : structurer un visage, annoncer une certaine personnalité, voire un peu de fantaisie, dans un vestiaire et une mode masculine qui globalement en manquent cruellement. Arguments contre : exiger un entretien assez précis, sous peine d’avoir l’air de sortir d’un sèche-linge réglé à température maximale, et être presque devenue la norme chez des trentenaires urbains soucieux de leur style. Pour sortir du lot, il faut donc désormais miser sur un autre attribut – messieurs, on vous laisse y réfléchir. La moustache fait son grand retour depuis quelques années, et pas un média, y compris Le Monde, ne s’est épargné l’analyse de la réapparition de ces quelques poils dont on ne sait pas s’ils témoignent d’une nostalgie pour l’insouciance des Trente Glorieuses et leurs Valseuses en roue libre ou s’ils sont une réinterprétation d’une forme de virilité moins ostentatoire que celle marquée par la barbe du bon père de famille. Quand cette dernière peut signaler des goûts musicaux douteux ou conserver les vestiges de repas dont personne n’a envie de se souvenir, la moustache joue la subtilité, avec ses airs de ne pas trop y toucher. Littéralement au milieu de la figure, elle sait pourtant se fondre dans le décor sans radicalement modifier l’aspect d’un visage – certes, il y a toujours ceux qui optent pour des audaces à la Dali, mais ils sont plutôt rares.
Et c’est peut-être ça, son principal problème : trop vite engloutie dans la répétition du quotidien, elle devient rapidement virgule quand elle se rêvait point d’exclamation. C’est de cette versatilité qu’Emmanuel Carrère s’est joué dans son célèbre roman La Moustache (P.O.L., 1989), où un homme perd pied après que personne, dans son entourage, ne remarque qu’il s’est rasé les quelques poils qui ornaient pourtant ses lèvres depuis des années. Sa femme va jusqu’à nier qu’ils aient jamais existé, ce qui déclenchera la descente aux enfers, implacable et millimétrée. Tout ça pour une simple moustache ? Si le roman reprend les codes du genre fantastique en faisant dérailler le familier jusqu’à l’horreur – le personnage principal n’a même pas de nom, c’est littéralement Monsieur Tout-le-monde ou Mr. Nobody -, il dit aussi notre besoin désespéré de reconnaissance. Plus précisément : notre envie d’être vu et remarqué, dans la vaste lessiveuse de la quête d’identité, et de chercher la meilleure manière de “donner à sa vie une forme qui reflète ses propres particularités individuelles”, comme l’écrit Claude Romano dans Être soi-même. Une autre histoire de la philosophie (Gallimard, 2019).
La moustache, un peu au même titre que les lunettes, est de ces attributs dans lesquels on peut investir une forte valeur d’identification sans que cela ne réclame trop d’effort – disons que ce n’est pas une tenue qu’il faut changer tous les jours : en porter une relève déjà de la déclaration d’intention, ses multiples formes déclinent autant de façons d’être au monde, de la plus discrète ou élégante à la plus fantasque et cirée en pointe. Mais si sa présence est un événement, quid de son absence ? Ce qu’on ôte crée-t-il autant de surprise que ce qui apparaît ? La moustache concentre peut-être ce que Heidegger remarquait au sujet du Dasein, de la façon d’être au monde des êtres humains : il oscille entre l’exigence d’être soi-même, d’affirmer une individualité – un registre que le philosophe nomme ipséité –, et un mode plus impersonnel et anonyme, une forme d’aliénation à un “on” anonyme face auquel le Dasein renonce à son pouvoir-être et délègue toute responsabilité – quelque chose qu’on pourrait résumer rapidement par du conformisme. La moustache a ainsi son propre être-là (traduction littérale du Dasein). Et quand elle passe au sécateur du non-être, elle a l’élégance de ne pas en faire tout un plat. »