Entretien avec Éloïse Boisseau
IA : la singularité n'est pas le vrai danger
Eloise Boisseau. © Collection particulière
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Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine « Pourquoi les civilisations disparaissent », en kiosque le 25 février 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La singularité technologique, ce moment où l’humanité ne pourra plus « suivre » – et donc maîtriser – l’intelligence artificielle, semble plus fantasmatique que réelle. Mais les dangers de l’IA sont ailleurs... et ils sont le fruit de nos idéologies.
Parmi les menaces réelles ou supposées qui pèsent sur l’humanité, il y a l’avènement d’une forme d’intelligence artificielle qui dépasserait les capacités humaines sur tous les plans : la singularité. Que recouvre ce vocable ?
Vous remarquerez qu’il s’agit d’un élément de vocabulaire formellement emprunté aux sciences physiques. Dans un contexte davantage technologique ou technoscientifique, l’expression est spéculative, prospective : c’est une expression de futurologue. Il est courant d’en faire remonter la première théorisation au statisticien Irvin Good qui parlait – dans un article de 1966 – d’une « explosion de l’intelligence ». La « singularité » est censée être le moment (à venir) où les machines atteignent un seuil critique, typiquement tel qu’il leur est alors possible de créer des machines plus intelligentes qu’elles-mêmes. Si elles y arrivent – l’argument continue –, les machines de la génération suivante en seront également capables, et produiront à leur tour des machines plus intelligentes qu’elles-mêmes, ce qui inaugurera alors un nouveau cycle, etc. Comme dans le cas de la singularité physique, l’expression est ainsi censée désigner un événement à l’égard duquel nos modalités habituelles de description ne sont plus opérantes. La spéculation de la singularité repose en l’espèce, on l’aura compris, sur une boucle de rétroaction (conceptuellement douteuse) censée provoquer un emballement. Pour les théoriciens qui prennent cette hypothèse au sérieux, la singularité est proche ; mais certains commentateurs malicieux ne manquent pas de remarquer qu’elle est sempiternellement proche, ou toujours à venir (logée dans un futur suffisamment voisin pour que l’on s’en inquiète, mais suffisamment lointain pour que la prédiction de son arrivée soit oubliée le moment venu).