Édito
Icare au pays des bronzés : le billet de Martin Legros
Cet article est issu du numéro 184 de Philosophie magazine « Que faire de nos angoisses ? », en kiosque le 24 octobre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
C’est l’épitaphe, enlevée et cruelle, d’une génération en même temps que le portrait d’une mère par sa fille, le tout polarisé par la question de ce qui aimante les corps vers le soleil. La philosophe Margaux Cassan, autrice d’une monographie de Paul Ricœur (Le Courage du compromis, Ampelos, 2021) et d’un récit sur le naturisme (Vivre nu, Grasset, 2023), prononce dans Ultra Violet (Grasset) l’acte de décès des « bronzés ». Emmenés par les Séguéla, Lang, Ardisson, Bogdanoff et consorts, ces « Rastignac du soleil » ont imposé à la fin du siècle dernier l’idée qu’il faut « brunir sa peau pour parvenir ». Ils ont fait de la peau tannée par le soleil sur les tables à UV autant que sur les plages du Club Med la marque de leur élection et la preuve qu’ils disposaient du pouvoir suprême, celui de l’oisiveté. Pour eux, « le soleil était la condition d’une vie réussie ». Et voilà qu’avec la crise climatique, la multiplication des cancers et le retour de la sobriété, ils apparaissent aux nouvelles générations comme des monstres ou des clowns. « Après avoir ébloui et fasciné, ils inspirent la pitié et les rires. » Le portrait qu’en dresse Cassan est d’autant plus subtil que sa mère, qui n’appartenait pas à cette caste, a peu à peu organisé sa vie autour du nouveau mythe du « superpouvoir solaire »… avant de contracter un cancer. Revenant sur le parcours de cette femme qui la fascine autant qu’elle lui échappe, Cassan la sauve à travers une ingénieuse relecture du mythe d’Icare, qui ne se serait pas brûlé les ailes par inconscience ou par orgueil, mais pour se confronter à la limite, exercer sa liberté dans l’insurrection plutôt que dans la tempérance. Éloignée de la philosophie, cette Icare moderne a cependant transmis à sa fille une question métaphysique : et si le soleil qui brûle nos peaux était le moyen le plus rudimentaire dont nous disposons de sentir ce que l’autre sent ? « Entre ce soleil qui me brûle et fait cligner mes yeux et l’homme là-bas qui s’éveille et tend la main vers son chapeau, écrivait Maurice Merleau-Ponty, un lien s’est noué sans que j’aie besoin de rien décider. » Sous la satire d’une génération, c’est ce lien solaire, primordial et indestructible entre deux êtres que Cassan nous fait toucher avec une grande force.