Édito
Illumination. L'édito de Sven Ortoli
Cet article est issu du Hors-série n°66 de Philosophie magazine « Hannah Arendt. Comprendre, résister, espérer », en kiosque le 24 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans Vies politiques – en anglais Men in Dark Times – Hannah Arendt revendique « même pendant les plus sombres des temps, le droit d’attendre quelque illumination et qu’une telle illumination puisse fort bien venir moins des théories et des concepts que de la lumière incertaine, vacillante et souvent faible que des hommes et des femmes dans leur vie et leur œuvre font briller dans n’importe quelle circonstance ». Nos temps sont sombres, aucun doute. Et Arendt fait partie de ce petit groupe d’intellectuels du XXe siècle qui éclairent une bonne partie de nos inquiétudes contemporaines : la banalité du mal ? L’expression, discutée, discutable mais géniale, autorise, comme Protée, toutes les transformations, pour dénoncer les violences à Mazan comme en Ukraine. Les dangers liés à l’usage de l’intelligence artificielle ? Arendt souligne que la pensée ne se réduit pas à l’intelligence et avertit que nous risquons de devenir « des créatures écervelées à la merci de tous les engins techniquement possibles, si meurtriers soient-ils ». La menace totalitaire ? Elle en dessine soigneusement les contours. Et sa cartographie scrupuleuse des différences entre tyrannie, régime autoritaire et dictature évite de mettre le totalitarisme à toutes les sauces, ce qui est probablement le meilleur moyen de ne pas le voir venir. Ajoutons à son crédit qu’elle a scruté la fragilité des démocraties, anticipé la tyrannie du travail, pensé le statut des réfugiés, des apatrides, des sans-droits... Le tout sans poser à l’augure ou à la prédicatrice mais en invitant qui veut bien la lire à penser par lui-même. L’histoire ne se répète pas, avertit-elle, et si nous plaquons sur l’inédit des idées usées – si nous n’affrontons pas nos préjugés –, on va droit dans le mur : « La pensée, n’étant plus liée à l’événement comme le cercle demeure lié à son centre, est astreinte soit à perdre complètement sa signification soit à réchauffer de vieilles vérités qui ont perdu toute pertinence concrète. » Au fond, plus que des concepts, Arendt lègue une attitude. « Comprendre, dit-elle, consiste à regarder la réalité en face avec attention, sans idée préconçue, et à lui résister au besoin, quelle que soit ou qu’ait pu être cette réalité. » Comprendre, résister : il manque un troisième verbe pour décrire non pas tant ce qu’elle fut – elle a horreur de l’espérance passive – que ce qu’elle inspire : tant qu’il y aura des hommes et des femmes comme elle, on peut espérer des jours meilleurs.