Billet
La leçon de lecture de Stefan Zweig : le billet de Martin Legros
©Archipoche
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Cet article est issu du numéro 190 de Philosophie magazine « Comment se changer les idées ? », en kiosque le 28 mai 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans un chapitre de Tristes Tropiques (1955) intitulé « La leçon d’écriture », Claude Lévi-Strauss raconte comment, lors d’une expédition en Amazonie, un chef nambikwara avait fait semblant, au cours d’un échange rituel de cadeaux, de savoir écrire. Circonspect, l’anthropologue avait dû attendre le soir pour comprendre qu’il venait d’assister à la naissance de l’écriture dans sa fonction politique. « Il ne s’agissait pas de connaître, de retenir ou de comprendre, mais d’accroître le prestige et l’autorité d’un individu – ou d’une fonction – aux dépens d’autrui. Un indigène encore à l’âge de pierre avait deviné que le grand moyen de comprendre, à défaut de le comprendre, pouvait au moins servir à d’autres fins. » C’est une « révélation spirituelle » du même ordre qu’a connue l’écrivain Stefan Zweig, à 23 ans, en 1905, sur un paquebot entre Gênes à Alger. Comme il le raconte dans Éloge du livre (Archipoche), un volume de textes en partie inédits consacrés à la littérature, il sympathise alors avec un employé, rieur et volubile. Un soir, celui-ci surgit sur le pont en tendant à son nouvel ami une lettre chiffonnée qu’il vient de recevoir de son amoureuse. D’abord circonspect, Zweig se rend compte qu’il ne sait pas lire. « Je lui lu naturellement sa lettre […], lentement, clairement. Il aspirait chaque mot, et devenait de plus en plus joyeux, ses yeux brillaient, ses lèvres s’écartaient, comme la corolle d’une rose rouge en été. » Comme Lévi-Strauss, Zweig doit attendre la tombée de la nuit pour mesurer la portée de cette séance. « Comme le savant reconstruit le genre d’existence d’un Patagon ou d’un homme de l’âge de pierre », il se demande « comment le monde pouvait se refléter dans un cerveau fermé à l’écriture ». Saisi d’effroi, il imagine ensuite ce qu’aurait été sa propre vie s’il avait été privé de la « dilatation » de l’existence que permet la lecture. Et à l’adresse de tous ceux qui, déjà à l’époque, s’inquiètent de la disparition du livre sous l’influence de la radio et du cinéma, il conclut : « Aucune source de lumière électrique n’a encore créé une lueur égale à celle qui émane de quelques minces volumes, aucun courant électrique artificiel n’est pareil à celui qui secoue l’âme au contact des livres. Hors d’âge et indestructible, force condensée sous la forme la plus exiguë et la plus variable, ce livre n’a rien à craindre de la technique. »