Le desperado en espadrilles
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Vivante « invitation au dérèglement des sens du sérieux, de la responsabilité, de la compétition » , Gaston met en péril sans y toucher l’édifice d’une société fondée sur la « valeur travail ». Subversif à son insu, l’anarchiste débonnaire est dans l’entreprise comme le ver dans le fruit.
Intrigué par la présence d’un jeune homme immobile et silencieux dans les locaux des éditions Dupuis, Spirou l’interroge [cf. planche page ci-dessous] .
C’est par un dialogue aux accents beckettiens que les lecteurs du journal Spirou font, en 1957, la connaissance de Gaston.
Gamin, je voyais en Gaston un bonhomme burlesque appartenant, avec Charlot, Laurel et Hardy, les frères Marx, à la même confrérie des agents perturbateurs du train ordinaire des choses et de l’harmonie sociale. Comme mes héros de cinéma, et pour mon plus grand contentement, cet employé de bureau, embauché par on ne sait qui pour faire on ne sait quoi, montrait sous son air lymphatique une détermination inconsciente à provoquer le chaos. Je ne m’intéressais pas encore aux idées philosophiques mais les « gaffes », « bévues » et autres « boulettes » de Gaston confortaient en moi une intuition devenue une évidence, à savoir que l’ordre n’est qu’un cas particulier et aléatoire du désordre. Par un seul geste maladroit, par l’une de ses inventions cinoques, ou même en ne faisant rien, Gaston apportait la preuve que la stabilité et la permanence relevaient d’une habitude perceptive trompeuse. Avec un peu plus de maturité intellectuelle, je puis dire que Franquin a été poursuivi par l’idée fixe que le détraquement menace à tout moment la solidité de l’être du monde à laquelle croient et se fient les humains. Pareille pensée, dont l’expression graphique drôle et allègre masque le fond angoissant, s’affirme dès les premières apparitions de celui que son créateur appelait son « personnage sans emploi ». Lorsque ce dernier achète un énorme sac de noix qui craque peu après dans la rue au passage d’un défilé militaire, les troufions dérapent et se cassent la figure. Lorsque, au moyen d’un tube de colle, qu’il confond avec un lubrifiant pour métaux, il bloque les gonds des portes, les tiroirs des armoires, le mécanisme des machines à écrire, toutes les activités du personnel s’en trouvent paralysées. Lorsqu’il met en marche un ventilateur puissant posé sur le bureau de Fantasio où attendent des piles de lettres à classer, le souffle propulse et disperse le courrier par la fenêtre. Il suffit que Gaston se montre pour que dans un délai assez bref le cosmos social que ses semblables visent par leurs efforts à constituer, en veillant à en maintenir la continuité, vole en éclats. Après l’inéluctable désastre, résonnent les vers du poète John Donne :