La lettre du mardi

Mais qu’est-ce que c’est ?

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Mais qu’est-ce que c’est ?

Los Angeles (États-Unis), le 16 décembre 1983. Le chanteur David Byrne lors du concert du groupe Talking Heads, au Pantages Theater. © Program Store

« “Salut, j’ai une cassette à vous jouer” : un ghetto blaster posé à ses pieds sur la scène du Pantages Theatre de Hollywood, David Byrne, le leader des Talking Heads, entame sa chanson la plus célèbre, Psycho Killer. Nous sommes en décembre 1983, le groupe est à son apogée, et le réalisateur Jonathan Demme immortalise l’une des performances rock les plus barrées et marquantes de l’histoire de la musique, qui paraîtra sous le titre Stop Making Sense – à nouveau en salle demain dans une version restaurée. À la sainte trinité “sex, drugs and rock and roll”, Byrne substitue un “serious, fun and what the fuck”, soit une dépression contrôlée encore largement d’actualité.


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Psycho Killer, donc, évacuée en quelques tours de guitare sèche et une bande-son enregistrée : le ton est donné, il s’agira de déconstruire patiemment pendant 88 minutes le “concert”, ce moment galvaudé potentiellement aussi routinier qu’une réunion de stratégie marketing pour commerciaux en tournée. Les musiciens entrent sur scène les uns après les autres, chacun sur un morceau différent – qui s’en trouvera forcément affecté –, les techniciens évoluent en pleine lumière, acteurs à part entière du ballet, et le fond de scène ne vient clore que plus tard l’installation, alors que l’on s’est largement habitué à avoir vue sur les entrailles du théâtre. De la déglingue, mais millimétrée, rarement abandonné au hasard : les pas de danse de David Byrne et de ses acolytes obéiront à ce mantra, donnant au spectacle des allures de kermesse pour adulte. Une façon très savante de ne pas se prendre au sérieux qui, quarante ans plus tard, circule encore en mèmes sur les réseaux sociaux – la caméra si maligne de Jonathan Demme n’y est sans doute pas pour rien.

Sont restés notamment le mouvement de balancier des hanches de Byrne, et ce costume trois fois trop grand d’homme d’affaires égaré, à qui la cocaïne aurait subitement donné des idées, et pas uniquement celle d’engranger toujours plus de bénef’ : en quelques gestes et une silhouette forte, Byrne incarne le corps qui dévisse lorsque les cadences ne correspondent plus aux rythmes naturels, la nécessité de retrouver son allure propre, le grotesque de se conformer à un moule standardisé qui, quoi qu’on fasse, aura toujours l’air d’appartenir à un autre. “Et tu te retrouveras peut-être au volant d’une grosse voiture / Et tu te retrouveras peut-être dans une jolie maison avec une jolie femme / Et tu te demanderas peut-être : ‘Bon, comment j’en suis arrivé là ?’”, chante-t-il dans Once in a Lifetime – que toute personne qui n’a jamais été effleurée par cette question lève la main, on souhaiterait scanner de plus près son cerveau.

Mais la grande question que posent les Talking Heads serait plutôt celle-ci : que faire lorsque ça a arrêté de produire du sens ? Formulée en 1984, elle brûle désormais au fer rouge nos esprits sidérés d’un énième massacre de population et de la dernière ubuesquerie de Trump – les bacheliers planchaient lundi sur le sujet de dissertation “La vérité est-elle toujours convaincante ?” Pas sûre qu’un correcteur validerait cette réponse, mais on aimerait parfois avoir la latitude du déni. Plutôt que l’évasion dans un monde – un paradis ? – artificiellement reconstitué, les Talking Heads choisissent la machinerie, voire la machination, soit le fait de mettre volontairement à nu des rouages, des mécanismes, des mouvements qui, isolés, paraissent aussi absurdes que poétiques (danser avec un lampadaire, par exemple) mais produisent un monde cohérent, mis bout à bout.

Comme le remarque Gilles Deleuze dans Logique du sens (Minuit, 1969), sens et non-sens ne s’opposent pas de la même manière que vrai et faux ; ils ont au contraire un “rapport spécifique […] qui ne peut pas être conçu simplement comme un rapport d’exclusion”. Ainsi, ce qui paraît ne pas faire sens peut être embrassé comme une forme de rapport au réel : “La logique du sens est nécessairement déterminée à poser entre le sens et le non-sens un type original de rapport intrinsèque, un mode de coprésence”, poursuit Deleuze. Le nonsense devient ainsi la seule façon de survivre à la répétition quotidienne d’événements dont on se demande franchement comment on a pu en arriver là. »

 

Stop Making Sense, de Jonathan Demme, est projeté dans une version restaurée en 4K du 18 juin au 8 juillet 2025 à la Filmothèque du Quartier latin, dans le Ve arrondissement de Paris.