La lettre du jeudi
Métaphysique des cônes
© Ben A/Unsplash
« Une brune enchanteresse savoure un cône glacé. Sa copine, folle d’envie, enrage en constatant qu’elle a scellé le congélo avec des chaînes (personne ne fait ça, je vous l’accorde : c’est une pub des années 90). La voilà qui attaque ledit congélo à coups de hache (rien de moins). L’autre la nargue. Elle croque sa glace avec appétit, avant de brandir devant ses yeux l’objet absolu du désir : la petite pointe du cornet – vous savez, celle qui est fourrée de chocolat…
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L’autre se prosterne, implore, supplie. La brune fait mine de lui céder… avant de commettre l’irréparable : elle avale la pointe chocolatée. “Extrême : jusqu’au bout”, appuie le commentateur, abandonnant le spectateur à ses fantasmes une fois atteint l’acmé de cette mise en scène érotico-cruelle.
Comme beaucoup, j’ai toujours éprouvé une jouissance particulière à l’instant où l’on parvient enfin, après avoir laborieusement léché une glace insipide, à ce concentré de cacao fondant dans son écrin gaufré. Moi qui ai souvent des idées business à la noix, je m’étais dit qu’il faudrait vendre séparément ces bouts de cônes pour les gourmands de ma catégorie. Quel ne fut pas mon ravissement en découvrant que c’était chose faite : une marque, Bitecone, propose désormais des petits paquets de pointes chocolatées – sans glace, donc – en supermarché. Un produit qui cartonne, si j’en crois les interviews des fondateurs, des Bretons ravis de leur succès (ils exportent déjà à l’étranger). Je me suis ruée dessus, évidemment.
Mais comme je m’y attendais un peu, mon plaisir ne fut pas le même. J’ai eu beau engloutir une dizaine de ces gaufrettes, je n’ai jamais retrouvé la sensation d’extase qui était la mienne en achevant un cône glacé. En y réfléchissant (car même au bord de la piscine, les philosophes ne peuvent s’empêcher de se prendre la tête, comme le rappelle notre dernier dossier), j’ai été frappée par la dimension métaphysique de cette expérience, qui soulève un certain nombre de questions : la fin d’une glace sans glace est-elle toujours une fin de glace ? Et les bonnes choses doivent-elles nécessairement avoir une fin ? En effet, sans la glace qui l’a précédée, la fin du cône n’en est plus une : ce que j’aimais, c’était précisément la fin de la glace, cet instant suspendu où l’on sait que la jouissance est à son comble – mais qu’elle prendra fin. Une expérience indissociable de la conscience que j’ai du temps qui passe.
Comment ai-je pu croire un jour que je pourrais isoler ce moment ? Au fond, j’ai fait l’erreur d’aborder la glace comme on analyserait une musique à partir de sa partition : de manière spatiale. “Quand nous écoutons une mélodie, nous avons la plus pure impression de succession que nous puissions avoir […], et pourtant c’est […] l’impossibilité de la décomposer qui [fait] sur nous cette impression”, écrit Henri Bergson dans La Pensée et le Mouvant (1934). “Si nous la découpons en notes distinctes, en autant d’‘avant’ et d’‘après’ qu’il nous plaît, c’est que nous y mêlons des images spatiales […] : dans l’espace, et dans l’espace seulement, il y a distinction nette de parties extérieures les unes aux autres.” La musique, comme le changement, se déploie dans la durée, concept cher à Bergson. C’est pourquoi elle est indivisible : “Si la mélodie s’arrêtait plus tôt, ce ne serait plus la même masse sonore ; c’en serait une autre, également indivisible.” De même, je peux découper l’objet glace, mais une fois qu’il sera scindé en deux, l’expérience que j’en ferai sera tout autre.
Sans doute est-ce la raison pour laquelle il est absurde de vouloir vendre à la découpe les plaisirs fugaces qui ponctuent notre existence. “Nulle part la substantialité du changement n’est aussi visible, aussi palpable, que dans le domaine de la vie intérieure”, écrit encore Bergson. Notre conscience n’est pas un support immuable sur lequel viendraient se coller tantôt des peines, tantôt des joies, mais un élan continu, tendu vers l’avenir. Si j’apprécie particulièrement ma dernière journée de vacances, c’est parce que je sais que la rentrée approche. Si je danse avec frénésie sur Les Lacs du Connemara, c’est parce que le bar va fermer (et non par amour pour Michel Sardou). Et si je profite de la vie, c’est parce que je sais qu’elle s’achèvera un jour. En attendant, je prendrais bien une glace ! »