Mission impensable / Février 2013
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Cet article est issu du numéro 66 de Philosophie magazine « 66 - février 2013 », en kiosque le 17 janvier 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Kant cherche la clé d’un mystère qui ne saute pas forcément aux yeux : comment faisons-nous pour relier des concepts purs, abstraits, sans image, bref sans existence concrète, et des choses qui, elles, sont bien réelles ? Si le problème a l’air plutôt simple, la solution kantienne est loin d’être limpide…
« Le schématisme[1] de l’entendement, par l’intermédiaire de la synthèse transcendantale de l’imagination[2], ne vise à rien d’autre qu’à l’unité de tout le divers de l’intuition dans le sens interne, et ainsi, indirectement, à l’unité de l’aperception[3] comme fonction qui correspond au sens interne. Les schèmes des concepts purs de l’entendement sont les vraies et uniques conditions permettant de procurer à ceux-ci une relation à des objets, par conséquent une signification[4]. »
Critique de la raison pure, livre II, Analytique des principes, « Du schématisme des concepts purs de l’entendement »
[1] Entre nos concepts « purs » – disons nos idées – et les choses concrètes, rien à voir. Les premiers n’ont pas vraiment d’existence réelle, les secondes, si. Mais nous pensons tous les jours les choses concrètes grâce à des concepts : par exemple quand on dit que cette assiette est un cercle, on la relie à un concept géométrique pur. Alors, que se passe-t-il dans notre tête ? C’est là qu’interviennent les « schèmes », sorte d’intermédiaires à la fois intellectuel et sensible qui tombent à pic… Grâce à eux, les choses se rangeront naturellement sous des concepts. Kant appelle cela le « schématisme ».
[2] Mais comment ça marche, au juste ? En fait, les schèmes sont produits par notre imagination, mais ce ne sont pas vraiment des images. Prenons l’exemple du triangle : il y a d’un côté le concept de triangle, avec sa définition géométrique universelle, et de l’autre les triangles particuliers que nous dessinons (triangle isocèle, rectangle, etc.). Le schème du triangle, ce n’est ni le concept ni l’image dessinée dans mon cahier. En fait, le schème du triangle n’existe que dans notre tête. Ce n’est pas une image, mais c’est grâce à lui que nous pouvons former des images et ainsi donner corps à nos concepts.
[3] Le sens interne est le temps de la conscience. Nous avons en nous, avant toute expérience, quelque chose qui organise et relie nos représentations, ce que Kant appelle aussi unité de l’aperception. Le temps ainsi compris n’a donc rien d’objectif, mais c’est ce qui fait que les phénomènes et les expériences sensibles ont un sens pour nous, car il rassemble ce qui est initialement séparé. Le schème fonctionne grâce au sens interne (au temps) : c’est ce qui lui permet d’unifier plusieurs images sous une seule, plus abstraite. Et ça tombe bien, parce que le temps est à la fois compatible avec les concepts, puisqu’il est pur (il existe en nous), et avec les phénomènes, les objets concrets.
[4] Résumons : les schèmes ne sont ni des images ni des concepts… mais ils permettent de produire des images adéquates à des concepts. C’est comme ça que nos concepts peuvent s’appliquer à des objets particuliers.
Traduction très libre
Pense à l’idée de chien. Qu’imagines-tu ? Un chihuahua ? Un saint-bernard ? Un caniche peut-être ? Sans doute rien de tout cela. En fait, tu sais bien au fond de toi ce qu’est un chien, tu peux te le représenter dans une figure sans image – un mammifère quadrupède poilu, etc. – indépendamment de tous les chiens que tu as pu croiser sur le trottoir. N’est-ce pas ? Car quand on « schème », on ne compte pas…