Mission impensable / Janvier 2013

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Cet article est issu du numéro 65 de Philosophie magazine « 65 - décembre 2012, janvier 2013 », en kiosque le 29 novembre 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Dans ce passage de la Phénoménologie de l’Esprit, Hegel s’interroge sur les conditions de la vie morale. Peut-on fonder une attitude morale sur la simple bonne conscience propre à celui qui n’a rien à se reprocher ? Ou est-ce là de la paresse ? Problème : le texte est très obscur. Pas d’affolement, nous l’avons déchiffré pour vous.

« La bonne conscience[1] ne reconnaît aucun contenu comme absolu pour elle, car elle est absolue négativité de tout Déterminé[2]. Elle se détermine donc seulement de soi-même[3], mais le cercle du Soi, dans lequel tombe la déterminabilité comme telle, est ce qu’on nomme la sensibilité. Pour avoir un contenu provenant de la certitude immédiate de soi-même[4], il n’y a rien d’autre à trouver à sa disposition que la sensibilité[5]. »

Phénoménologie de l’Esprit, VI, C, c

 


[1] Imaginons que j’abuse un ami sans qu’il le sache. Après coup, j’aurai probablement honte de moi et je douterai de mon sens moral : j’aurai mauvaise conscience. Par opposition, la bonne conscience, elle, ignore ce doute. Pour Hegel, elle désigne donc une figure privilégiée de la conscience : le moment où elle est certaine d’elle-même. Mais comment cette certitude pourrait-elle fonder la moralité ? N’est-ce pas bien orgueilleux de sa part de tirer une quelconque morale de sa propre certitude ?

 

[2] Dans son exigence d’absolu, la bonne conscience morale n’est possible qu’autant qu’on n’agit pas. Elle se définit par le rejet de tout compromis avec le réel. Ce qui est déterminé, ancré dans un domaine précis, lui paraît relatif. La variété des cas entraîne celle des devoirs, et aucun devoir ne prévaut sur les autres. Comment choisir entre devoir familial et devoir patriotique ? La bonne conscience crée donc un écart irréductible entre l’universalité abstraite qu’elle revendique et la particularité concrète qui signerait son action dans le monde comme impure.

 

[3] La bonne conscience ne sort donc pas d’elle-même. Poussant l’exigence de pureté à son comble, voulant que toute décision de la personne morale soit prise « en son âme et conscience », elle n’accepte qu’une seule détermination : celle qui vient exclusivement de la conscience. C’est Kant que Hegel vise ici. Selon l’auteur de la Métaphysique des mœurs, la conscience morale dépend seulement « d’un tribunal intérieur en l’homme ». Elle n’a pas besoin de subir l’épreuve des faits pour se savoir morale. Or, pour Hegel, l’intention droite ne suffit pas. Il faut sortir de l’intériorité parce que le destin de la conscience n’est pas d’être son propre juge. 

 

[4] Chez Hegel, l’immédiateté caractérise un manque d’expérience. Tant que la moralité cherche sa vérité dans la bonne conscience, elle se condamne à l’immaturité : elle confond éthique et innocence. Mais sortir de l’innocence pour affronter le réel, c’est remettre en cause ses certitudes. En nous libérant de la bonne conscience, c’est la validité d’une morale qui trouverait seulement en nous ses ultimes fondements que Hegel interroge.   

 

[5] Enfermée en elle-même, comment la bonne conscience pourra-t-elle se connaître ? Par la sensibilité, répond Hegel. Elle ne peut en effet faire autre chose que sentir la pureté de son intention puisqu’elle refuse de s’exposer au jugement de la foule de peur de se compromettre. Ce n’est plus Kant qui est visé ici mais ceux qui, comme Schiller ou Novalis, croient que l’âme romantique, dans son rêve de pureté, peut servir de fondement à la morale.

 

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