Pierre Dardot : “Résister à ce que l’on veut faire de nous”
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Cet article est issu du numéro 62 de Philosophie magazine « 62 - septembre 2012 », en kiosque le 23 août 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« Lorsqu’on évoque aujourd’hui le thème de l’aliénation au travail, c’est souvent pour mettre en lumière la souffrance psychique des individus, à travers des pathologies comme le stress ou la dépression. En son temps, Marx a envisagé un versant subjectif de l’aliénation, en soulignant que le travail salarié s’accompagne d’un sentiment douloureux d’expropriation de soi. Mais il a aussi développé dans Le Capital un versant plus objectif, centré sur les conditions et les modalités réelles de l’exploitation. Les manifestations contemporaines de l’aliénation me semblent à la charnière de ces deux dimensions, subjective et objective. Quand les salariés d’un secteur donné vivent mal une attaque contre le cœur de leur métier, il y a là une forme d’aliénation. Car il leur est alors demandé de réviser leurs exigences et leurs méthodes, d’en adopter de nouvelles, dans le sens d’une plus grande efficacité, par exemple. Cela se produit de nos jours aussi bien dans le monde de l’enseignement et de l’hôpital, que dans celui de l’entreprise. De manière générale, le management actuel promeut l’impératif de performance, et cette injonction au “toujours-plus” correspond à l’esprit même du capitalisme (un esprit que Marx a parfaitement saisi). Notre époque se caractérise par un phénomène nouveau et inquiétant : les salariés sont désormais amenés à consacrer une part de plus en plus importante de leur existence au travail, à ne plus jamais vraiment “couper”. Les nouvelles technologies y contribuent – on regarde ses e-mails professionnels à la maison… La subjectivité est totalement annexée, transformée en valeur à maximiser en permanence, et ce dans un processus insidieux d’auto-enrôlement : sans y être formellement contraints, les individus intériorisent et répondent d’eux-mêmes à l’impératif d’une disponibilité totale. Dans Le Capital, Marx évoque une divinité hindoue (Juggernaut) dont l’effigie était placée sur un char et conduite chaque année à un temple ; sur le chemin, certains fidèles se jetaient sous les roues pour l’honorer… Pour Marx, c’est là une métaphore de l’exploitation capitaliste, qui mobilise entièrement et brise les ouvriers. Transposée dans le monde actuel, cette image donne une bonne idée de cet auto-enrôlement qui est réclamé des salariés – qui vont en quelque sorte au-devant de leur propre aliénation.