La lettre du mercredi

Procès de Mazan : projections

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Procès de Mazan : projections

© Alex Linch/iStockphoto

« Le procès nous a toutes et tous sidérés, et pourtant, difficile de dire que quoi ce soit ait réellement changé depuis son verdict rendu le 19 décembre dernier. L’édito de Victorine de Oliveira.

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Alors que Dominique Pelicot et la plupart de ses co-accusés dorment en prison, d’autres procès pour violences sexuelles se sont ouverts, dévoilant l’étendue et la banalité du phénomène, notamment lorsque ces violences concernent les enfants. De quoi accréditer la thèse que la philosophe Manon Garcia défend dans un essai paru aujourd’hui, Vivre avec les hommes. Réflexions sur le procès Pelicot (Climats).

“Ce qui fait du procès des viols de Mazan un grand procès au sens historique, c’est paradoxalement qu’il met un terme à l’espoir exclusif placé dans le judiciaire”, affirme la philosophe, qui a assisté à plusieurs semaines d’audience. De fait, autour de moi, rien n’a changé. Une jeune femme qui ne me connaît pas du tout préférera toujours me confier son verre le temps d’aller fumer, plutôt que de le laisser sur le comptoir devant le barman. On se lance toujours, les unes aux autres, des “tu m’envoies un message quand tu es à la maison”, comme si, en l’absence de nouvelles, nous avions le pouvoir d’intervenir et d’aider l’amie en difficulté. Disons que c’est surtout une façon de signaler que nous tentons de prendre soin les unes des autres. Quand bien même dans l’affaire Pelicot “la justice a fait son travail”, comme le consacre une expression toute faite, la vigilance est plus que jamais de mise. Nous savons toutes, au fond, que si les preuves n’avaient pas été à ce point irréfutables, les choses se seraient sans doute passées autrement.

Ce qui nous a en effet été rappelé, c’est à quel point être une femme c’est avant tout être “violable” : ce dernier terme n’est pas un simple adjectif mais une condition, une possibilité rendue extrêmement palpable par les statistiques – les hommes sont aussi “violables” évidemment, mais ils le sont dans la plupart des cas par d’autres hommes. “Surtout ne pas être victime de viol. Surtout, surtout, il faut absolument que je me débrouille pour ne pas être violée. C’est ce que je ne cesse de me répéter depuis le début du procès. Depuis aussi longtemps que je m’en souvienne, pour être honnête, mais plus encore ces derniers temps”, confie Manon Garcia. Rarement j’aurais eu envie de répondre sans autre forme d’argumentation à un(e) philosophe : “Moi aussi”. À ceux qui se diraient à la lecture de ces lignes que, tout de même, on exagère : “En sécurité nulle part. Tu es parano. Non, tu n’es pas parano, tu connais les chiffres, c’est pire.” Il n’y a pas “viol et viol”, comme l’affirmait un avocat de la défense, mais viol et encore et toujours viol.

Que signifie cette condition ? Avant tout l’impossibilité d’être un sujet à part entière. Mais aussi d’être essentiellement réduite à un corps, que l’on préféra inerte, soumis, sans initiative – à vrai dire, peut-on encore appeler cela un corps ? “Soumettre une femme insoumise, tel semble être le mobile de Dominique Pelicot, un mobile très politique !”, remarque Manon Garcia dans le dialogue avec Antoine Camus que nous publions dans le numéro de Philosophie magazine actuellement en kiosque. Mais cette condition implique également un rapport au temps. Toujours “pré-victime” lorsque nous osons rentrer chez nous seule le soir – ou lorsque nous croisons tel collègue problématique à la machine à café, ou lorsque nous montons dans l’ascenseur avec ce voisin archi-lourd, ou lorsque nous acceptons un date avec un mec qui avait pourtant l’air gentil… la liste des situations est inépuisable – le viol agit “comme une destinée probable”, remarque Manon Garcia. Une probabilité qui relève bien de la capacité de la conscience à se projeter que décrivait Heidegger puis Sartre, mais à se projeter dans son propre anéantissement traumatique.

Ces philosophes, tous des hommes, ont bel et bien pensé la spécificité de la conscience humaine comme projection en dehors de soi, comme ouverture au monde dans une forme de confiance béate. Mais jamais cette brèche ne peut être l’occasion d’une effraction. Elle est au contraire la possibilité de la connaissance, de l’ascendant sur les choses. Se projeter dans un monde où règne la domination patriarcale, lorsqu’on est à la place du dominé, c’est en revanche ne pas avoir d’autre choix que d’envisager le pire. Les mythes grecs nous prévenaient déjà. Si Cassandre prédit toujours le malheur, c’est par la malédiction d’un dieu, Apollon, auquel elle s’est refusée – plus tard dans l’histoire, elle n’échappera toutefois pas à son “destin”. »