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Cet article est issu du numéro 57 de Philosophie magazine « 57 - mars 2012 », en kiosque le 23 février 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Chine
8 janvier. Après quinze suicides au Tibet, Sonam Wangyal, moine bouddhiste de 42 ans, s’immole par le feu dans la province du Qinghai.
Émile Durkheim distinguait quatre « types » de suicide : égoïste (de l’individu délié des autres), altruiste (de l’individu dont le collectif requiert le sacrifice), anomique (de l’individu privé de repères sociaux) et fataliste (de l’individu oppressé par l’excès de normes). Il avait oublié le suicide politique et l’une de ses manifestations les plus tragiques, l’immolation. On se souvient du jeune Jan Palach en 1969 qui se donna ainsi la mort pour protester contre l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques. Ou de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid en Tunisie, en décembre 2010, qui avait déclenché les révolutions arabes. Mais c’est chez les moines bouddhistes du Sud-Vietnam, que cette pratique a fait irruption pour la première fois dans la modernité lorsque, en 1963, un bonze s’immole dans une rue de Saigon pour protester contre les persécutions de la dictature du très catholique président Diem. Témoin de l’événement, le journaliste américain David Halberstam prend un cliché qui fait le tour du monde. L’impact est immense. Le régime tombe. Depuis lors, le spécialiste de la question, Michael Biggs, sociologue à Oxford, en a recensé près de 3 000. « Un acte d’auto-immolation n’est pas destiné à infliger un préjudice physique à quelqu’un d’autre ou à causer des dégats matériels », écrit Biggs dans son étude « Dying without Killing » (« Mourir sans tuer »). Ce n’est pas un acte terroriste ou guerrier comme celui du kamikaze. Mais ce n’est pas non plus un simple suicide individuel. « C’est un acte de protestation qui conjugue étrangement la figure de la victime innocente et celle du héros qui brave la mort », ajoute-t-il. Il se produit par vagues successives, comme si l’acte, qui est un appel, avait une capacité de conversion. « Parce que nos nations sont au bord du désespoir, nous avons décidé de réveiller les gens de ce pays », disait Jan Palach. Si le suicide est le signe de notre insondable liberté, l’immolation en est la forme la plus paroxystique.