Billet
“Realidad”, de Neige Sinno : la vie est-elle une suite de parenthèses ? Le billet de Martin Legros
© Editions P.O.L
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Cet article est issu du numéro 188 de Philosophie magazine « Où commence la tyrannie ? », en kiosque le 27 mars 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
C’est le récit d’un voyage, initiatique, amoureux et politique, dont le sens n’apparaît qu’à mesure qu’il s’écrit sous les pas qui se forment devant nous. Écrit initialement en espagnol, il s’intitule Realidad (P.O.L), du nom de la destination qui ne sera jamais atteinte. Comme le dit le poète espagnol Antonio Machado, le chemin se fait « en marchant » et on ne le voit qu’une seule fois, « lorsqu’on se retourne ». À 25 ans, Neige Sinno poursuit des études de lettres à l’université du Michigan aux États-Unis, après une enfance dans les Hautes-Alpes marquée par les viols à répétition de son beau-père qu’elle a racontés dans Triste Tigre (P.O.L). Elle décide alors de partir pour le Chiapas, au Mexique, avec Maga qu’elle aime d’amour et d’amitié. Avec les objectifs, plus ou moins sérieux, d’apporter des livres au sous-commandant Marcos, le leader de la rébellion des Indiens zapatistes, et de se mettre dans les pas d’Artaud et de Le Clézio. Après quelques étapes dans des lieux brûlés par le soleil et la désolation, les deux jeunes filles renoncent : une nuit, elles manquent de se faire agresser par un groupe d’hommes ensauvagés qui tambourinent à leur porte. Ce renoncement n’a jamais effacé « le moment de grâce » où elles erraient « déboussolées, étourdies et éblouies » et qui a déposé en elles une attente et une promesse, celle de combler l’abîme de l’incompréhension. Pas seulement l’incompréhension creusée par la différence des langues, des tempéraments et des cultures, mais « l’autre incompréhension, la profonde, l’irrémédiable et maudite incompréhension, qui cause les disputes, les divorces et les abus ». Cette quête incitera Neige Sinno, aujourd’hui installée au Mexique, à retourner au Chiapas pour se confronter aux dispositifs mis en place par les femmes de la communauté zapatiste afin de traiter la violence sexuelle. Mais c’est dans l’écriture qu’elle parviendra à toucher le sens de l’incompréhensible réalité : une écriture fonctionnant à coups de parenthèses explicatives qui précisent au lecteur ce qu’il doit savoir pour comprendre les êtres et les événements composant cette histoire. Au final, si comprendre est aussi vital qu’impossible, l’écriture offre un succédané à cet échec, comme une innocence retrouvée : car elle permet de « retourner dans ce moment où je n’ai pas encore le désir de comprendre, aucun besoin d’expliquer, juste être là dans ce temps de la vie pure ».