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Rousseau aux Charmettes : visite guidée

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Rousseau aux Charmettes : visite guidée

Les Charmettes (73), la maison où Jean-Jacques Rousseau a vécu avec Françoise-Louise de Warens. © Anne-Sophie Moreau pour PM

Rousseau n’a pas toujours été désespéré : il a connu le bonheur aux Charmettes, près de Chambéry, la maison savoyarde où il a vécu avec Madame de Warens. Un épisode qui le marque à jamais, formant le penseur et l’écrivain qu’il est devenu. Notre journaliste Anne-Sophie Moreau s’est rendue sur place, flairant l’atmosphère toute particulière du lieu.


La maison du bonheur

« Ici commence le court bonheur de ma vie ; ici viennent les paisibles mais rapides moments qui m’ont donné le droit de dire que j’ai vécu. » Ainsi s’ouvre le chapitre 6 des Confessions, dans lequel Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) narre un épisode marquant de sa vie : celui de ses séjours aux Charmettes. À partir de 1736, lui et sa dulcinée, Madame de Warens, jettent leur dévolu sur une maison de campagne nichée sur les hauteurs de Chambéry, où ils décident de passer chaque année la belle saison. Une époque bénie pour le jeune Rousseau, qui se remémore avec émotion ses souvenirs aux Charmettes. Il y revient dans la dernière de ses Rêveries du promeneur solitaire, écrite quelques jours avant sa mort, pour y dépeindre une parenthèse enchantée dans son existence malheureuse : « C’est-là que dans l’espace de quatre ou cinq ans j’ai joui d’un siècle de vie, et d’un bonheur pur et plein qui couvre de son charme tout ce que mon sort présent a d’affreux. » Mais qu’avait donc de si particulier cet endroit ? Ce paradis perdu était-il si idyllique que Rousseau le décrit ? Et en quoi cette période de sa vie a-t-elle été déterminante dans la formation intellectuelle et morale du jeune philosophe ? De passage à Chambéry, j’ai tenté de sentir l’esprit des lieux.

« Une maison isolée au penchant d’un vallon ». Pour parvenir aux Charmettes, il faut gravir un chemin aujourd’hui goudronné. On est aussitôt séduit par le calme de l’endroit : le chant des oiseaux, le ruisseau qui dévale la pente ombragée portent à la rêverie. Une fois parvenue sur le perron, je sue à grosses gouttes. Madame de Warens, elle, y montait dans sa chaise à porteurs, exposée dans l’entrée de la maison devenue un musée. Autres temps, autres mœurs. C’est pourtant la modernité de cette femme qui frappe le visiteur au fil du récit délivré par l’audioguide. Figure incontournable de la vie de Rousseau, Françoise-Louise de Warens (1699-1762) est le véritable personnage principal de ce lieu. Divorcée après un mariage malheureux, devenue catholique après avoir abjuré sa foi protestante, l’aristocrate suisse a reçu pour mission du duc de Savoie Victor-Amédée II de convertir les âmes. C’est à elle qu’un curé confie le jeune Rousseau – elle a alors 28 ans, lui n’en a que 17. Une rencontre qui changera sa vie, d’après lui.

Portrait de Mme de Warens, exposé au musée des Charmettes (73). Photo © Anne-Sophie Moreau pour PM

Rousseau n’a pas rencontré Mme de Warens aux Charmettes, mais à Annecy. Le jeune homme a fui Genève, où il avait été placé en apprentissage chez un maître-graveur. Malgré leur différence d’âge, il tombe sous son charme : « Je m’étais figuré une vieille dévote bien rechignée. Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus […], le contour d’une gorge enchanteresse » (Les Confessions). Rousseau la rejoint quelques années après, ayant vécu à Turin, à Lyon et en Suisse. Mme de Warens devient alors sa protectrice, constitue son repère, sa base, son refuge. Pourtant leur relation commençait mal : lorsqu’il emménage chez elle à Annecy, il découvre qu’elle a déjà un amant, Claude Anet, qui fait office d’homme à tout faire. Un jour, craignant de voir Rousseau perdre sa virginité avec la fille d’une épicière, Mme de Warens décrète qu’il est temps de déniaiser son élève.

Auprès de “maman”

Les psychanalystes de comptoir ne manquent pas de relever le caractère œdipien de cette passion entre le chérubin et une femme plus âgée. Une ambiguïté assumée par Rousseau, qui n’a pas connu sa propre mère, morte en couches, et appelle « maman » (cela ne s’invente pas) celle qui semble combler cette absence. Il n’avait pas pour intention première d’en faire son amante, et rappelle à nombreuses reprises que la nature de son attachement dépasse l’amour charnel. « Je cherchais plus mon bonheur que mon plaisir auprès d’elle : elle était pour moi plus qu’une sœur, plus qu’une mère, plus qu’une amie, plus même qu’une maîtresse ; et c’était pour cela qu’elle n’était pas une maîtresse », écrit-il dans Les Confessions. D’où une forme de déception lors de leur première nuit d’amour : « J’étais comme si j’avais commis un inceste. » Le ménage à trois qu’ils forment avec Anet n’est interrompu que par le décès de ce dernier, dont on ne sait pas exactement s’il est mort d’une pneumonie ou par suicide – peut-être n’a-t-il pas supporté d’être supplanté par son rival.

Rousseau convainc alors « maman » de rejoindre la campagne. Le futur philosophe, qui critiquera tant la société humaine et ses travers, ressent déjà la nécessité de s’éloigner du tumulte des villes. D’éprouver non pas la solitude totale, mais une intimité à deux, avec celle qu’il a élue. « J’ai besoin de me recueillir pour aimer », écrit-il dans Les Rêveries. « Le goût de la solitude et de la contemplation naquit dans mon cœur avec les sentiments expansifs et tendres faits pour être son aliment. » Ils dénichent les Charmettes, où ils prennent l’habitude de profiter des beaux jours. Dans Les Confessions, Rousseau s’épanche longuement sur son quotidien dans ce lieu qui devient pour lui le cadre rêvé d’une vie simple, rythmée par les promenades et la lecture : « Je me levais avec le soleil, et j’étais heureux ; je me promenais, et j’étais heureux ; je voyais maman, et j’étais heureux ; […] je parcourais les bois, les coteaux, j’errais dans les vallons, je lisais, […] je travaillais au jardin, […] j’aidais au ménage, et le bonheur me suivait partout : il n’était dans aucune chose assignable, il était tout en moi-même, il ne pouvait me quitter un seul instant. »

La chambre de Mme de Warens. © Anne-Sophie Moreau pour PM

Le giron maternel que reconstituent et les Charmettes et l’affection de « maman » forment pour l’orphelin Rousseau le topos d’un bonheur perdu depuis toujours, dont il cherche éperdument à convoquer la réminiscence : « Rien de tout ce qui m’est arrivé durant cette époque chérie […] n’est échappé de ma mémoire. Les temps qui précèdent et qui suivent me reviennent par intervalles ; […] mais je me rappelle celui-là tout entier comme s’il durait encore. » Un jour, sur le chemin qui les mène aux Charmettes, Mme de Warens descend de sa chaise à porteurs pour marcher à pied. Elle cueille une pervenche qui deviendra la madeleine de Proust du jeune Rousseau : il raconte qu’il sera, trente ans plus tard, transporté en apercevant de petites fleurs bleues s’épanouir sur les flancs d’une montagne, lui rappelant cette félicité printanière. Il retrouve parfois des sensations vécues, comme s’il avait toujours été l’homme comblé qu’il devenait auprès de sa protectrice.

Mme de Warens lui enseigne la botanique et pratique l’herboristerie, médecine des pauvres. Dans le jardin qui jouxte la maison poussent encore plantes médicinales et condiments appréciés à l’époque : les lieux ont été reconstitués, pour la joie des visiteurs. Chaque jour, Rousseau fait la même promenade, remontant le long des vignes, passant près de la ruche – il apprécie tout particulièrement la compagnie des abeilles – et contemple la vue imprenable sur le massif des Chartreuses. Quel contraste avec leur « cachot » de Chambéry, où ils vivent dans une chambre sombre, visitée par les rats ! J’emprunte ses pas avec dévotion, me demandant si je serai moi aussi sensible à la beauté de la création. La promenade de Rousseau est ce qui le relie à Dieu. C’est en catholique qu’il vit aux Charmettes, mais c’est en protestant qu’il décrit a posteriori sa relation directe et brute au créateur, libérée d’intermédiaires. Il aime à le célébrer dans la nature, bien plus que dans le joli oratoire installé à l’étage de la maison : « Je n’ai jamais aimé à prier dans la chambre ; il me semble que les murs et tous ces petits ouvrages des hommes s’interposent entre Dieu et moi. J’aime à le contempler dans ses œuvres, tandis que mon cœur s’élève à lui. » Sans doute a-t-il forgé là les prémices de son idée d’un « état de nature », récit mythique d’un homme originel ayant vécu préservé de l’influence perverse de la civilisation. « Vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, & que la terre nʼest à personne ! », écrira-t-il plus tard dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755). Sous l’influence de son instructrice, Rousseau le huguenot devient catholique ; il redeviendra protestant plus tard, embrassant le calvinisme.

Une muse du cœur, du corps et de l’esprit

Rousseau développe aux Charmettes une autre passion, celle de la musique – son « point de réunion » avec « maman ». Il joue de l’épinette, une sorte de petit clavecin. Le visiteur peut observer le fameux instrument en entrant dans le salon de musique, situé au rez-de-chaussée. Une pièce agréable, ornée de chinoiseries. Mme de Warens rêvait qu’il étudie la médecine : au lieu de cela, son protégé donne des leçons de piano, après avoir quitté son emploi au cadastre, qu’il qualifiait de « supplice insupportable ». Rousseau fréquente ainsi les foyers bourgeois et aristocrates. Loin de se perdre dans son mépris ultérieur pour la haute société, il se réjouit de l’accueil qu’on lui fait : « Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois : je passai là pour un bon maître, parce qu’il n’y en avait que de mauvais. » Le musicien donne des concerts aux Charmettes, et développe un système de notation pour démocratiser l’accès au solfège, dans lequel il remplace la portée par des chiffres. Rousseau ne s’arrêtera pas là dans son exploration de l’art musical : Diderot lui proposera de rédiger les articles de l’Encyclopédie consacrés à la musique, et il composera lui-même plusieurs œuvres, dont Le Devin du village (1753), qui sera joué durant 80 ans à l’opéra de Paris. Son mantra ? Composer avec le cœur, et non l’esprit. On lui reprochera d’ailleurs une certaine naïveté dans son art – comme dans ses écrits.

Chaque matin, après sa promenade, Rousseau revient près de la maison… pour se précipiter dans les bras de sa chère et tendre : « Je regardais de loin s’il était jour chez maman : quand je voyais son contrevent ouvert, je tressaillais de joie et j’accourais […]. Le contrevent s’ouvrait, j’allais l’embrasser dans son lit, souvent encore à moitié endormie ; et cet embrassement, aussi pur que tendre, tirait de son innocence même un charme qui n’est jamais joint à la volupté des sens. » On note le caractère assez doux, pour ne pas dire ennuyeux de ces étreintes avec celle qu’il considère avec (trop de ?) respect… À l’époque, il est courant de faire chambre à part. Celle de Mme de Warens est charmante, avec ses fenêtres qui donnent sur les arbres et au loin les montagnes. Je déambule dans ces pièces sans faire de bruit, comme si je craignais de déranger les amoureux, dont la présence semble habiter encore les lieux ; j’ai la sensation de commettre une indiscrétion en m’approchant de l’alcôve dans laquelle était placé le lit de Rousseau, et dont j’imagine qu’il a abrité ces transports.

La chambre de Jean-Jacques Rousseau. © Anne-Sophie Moreau pour PM

Après leurs étreintes matinales, les amants passent une bonne heure à converser. Puis Rousseau se met à l’étude. Philosophie, latin et géométrie occupent la matinée ; il réserve l’histoire et la géographie, plus divertissantes, aux langueurs de l’après-midi. Il se consacre également à la chimie et aux échecs. Ses auteurs de prédilection ? Il n’en a pas, ou plutôt refuse dans un premier temps d’en avoir. Locke, Malebranche, Leibniz, Descartes, la Logique de Port-Royal (1662)… L’apprenti philosophe dévore tout. Sa méthode est d’accumuler un maximum de connaissances : « Commençons par me faire un magasin d’idées, vraies ou fausses, mais nettes. […] Au bout de quelques années, […] je me suis trouvé un assez grand fonds d’acquis pour me suffire à moi-même, et penser sans le secours d’autrui. » Cette suspension temporaire de son jugement lui donne l’ouverture d’esprit nécessaire, mais aussi l’érudition dont manquait l’autodidacte. Rousseau veut devenir homme de lettres, non seulement par goût, mais aussi pour gagner sa vie, lui qui souffrait d’être né dans un milieu modeste et de vivre aux crochets de sa bienfaitrice. Mme de Warens, qu’on pourrait croire simple et peu ambitieuse, est cependant une femme d’affaires résolument indépendante. À force de la voir décrite en douce bergère – ou plus tard en « grosse fermière » par son jeune admirateur, on oublie qu’elle lança elle-même un certain nombre d’activités, dont une fabrique de marmites en fonte à Chambéry. Elle aurait même agi en tant qu’espionne pour le compte du duc de Savoie !

De son côté, Rousseau est peu à peu déniaisé par ses lectures. Le bonheur de la vie simple ne suffit pas à dissiper sa crainte de la mort, qui le saisit à chaque instant – sans doute parce qu’il ressent le caractère temporaire de cette période bénie. « Les écrits de Port-Royal et de l’Oratoire […] m’avaient rendu demi-janséniste […]. La terreur de l’enfer, que jusque-là j’avais très peu craint, troublait peu à peu ma sécurité ; et si maman ne m’eût tranquillisé l’âme, cette effrayante doctrine m’eût tout à fait bouleversé », écrit-il dans les Confessions. Le jeune penseur est souffreteux, atteint d’un mal dont on ne saura jamais s’il était réel ou psychosomatique : « J’étais pâle comme un mort et maigre comme un squelette ; mes battements d’artères étaient terribles, mes palpitations plus fréquentes. » Rousseau l’explique par son incapacité à jouir du bonheur qui est le sien : « Les vapeurs sont les maladies des gens heureux, c’était la mienne. […] Nous sommes si peu faits pour être heureux ici-bas, qu’il faut nécessairement que l’âme ou le corps souffre quand ils ne souffrent pas tous les deux. »

Toutes les bonnes choses ont une fin…

De fait, Rousseau est condamné à sortir un jour de son jardin d’Eden et de sa relation fusionnelle avec « maman ». C’est d’abord lui qui fait une infidélité à Mme de Warens. Envoyé à Montpellier par sa protectrice pour y faire soigner ce qu’on soupçonne être un polype au cœur, il fait la connaissance d’une certaine Madame de Larnage. La rencontre dissipe ses douleurs : « Voilà madame de Larnage qui m’entreprend ; et adieu le pauvre Jean-Jacques, ou plutôt adieu la fièvre, les vapeurs, le polype. ». Cette fois encore, le timide ingénu laisse une femme mûre et indépendante faire le premier pas : la lubrique voyageuse se jette sur lui, si l’on en croit le récit qu’il fait de leur aventure dans Les Confessions. C’est avec cette femme de vingt ans son aînée, mère de dix enfants, qu’il connaît la jouissance et découvre la fougue des plaisirs libertins.

L’épinette sur laquelle jouait Rousseau. © Anne-Sophie Moreau pour PM

Comme toujours, l’oiseau qui s’enfuit finit par retrouver son nid : Rousseau met fin à cette amourette de vacances et revient auprès de « maman ». Mais à son retour, stupeur ! Mme de Warens s’est trouvé un nouvel amant : « Un jeune homme était avec elle. Je le connaissais pour l’avoir vu déjà dans la maison avant mon départ ; mais cette fois il y paraissait établi, il l’était. Bref, je trouvai ma place prise. » L’élu – « un grand fade blondin, assez bien fait, le visage plat, l’esprit de même » – est aux antipodes de Rousseau. Peu enclin à l’étude, Vintzenried est un homme d’action, l’incarnation de la force brute : « Il s’admirait lui-même comme un homme important dans la maison ; et, mesurant les services qu’il y croyait rendre sur le bruit qu’il y faisait, il regardait ses haches et ses pioches comme infiniment plus utiles que tous mes bouquins. » On sent poindre la jalousie chez le philosophe ! Plus tard, dans son Discours sur l’inégalité, Rousseau distinguera l’amour de soi, sentiment naturel lié à l’instinct de conservation, et l’amour-propre, nourri par l’orgueil et la propension à se comparer à autrui. La vie simple qu’il menait aux Charmettes l’avait aidé à développer le premier ; l’irruption d’un tiers le plonge dans les affres du second.

À nouveau, l’étonnante Mme de Warens se propose de former un ménage à trois : « Elle me fit entendre, en un mot, que tous mes droits demeuraient les mêmes, et qu’en les partageant avec un autre je n’en étais pas privé. » Mais Rousseau s’accommode fort mal de ce contrat polyamoureux, et ne supporte la cohabitation avec ce rival plus jeune que lui. Il finit par quitter les Charmettes, la mort dans l’âme. Il ne reverra que des années plus tard Mme de Warens, qu’il trouvera ruinée – à cause des folies de son nouvel amant, d’après lui –, et apprendra son décès peu de temps après.

On connaît la vie de Rousseau après les Charmettes : ses écrits, ses brouilles, son ressentiment vis-à-vis d’une société qu’il jugera malveillante et trop dure pour sa sensibilité. Que représente ce lieu dans son parcours intellectuel et existentiel ? Rousseau a-t-il puisé là le modèle de l’état de nature dont serait sorti l’homme avant de sombrer dans les travers de la civilisation ? Ou a-t-il au contraire aperçu dans cette harmonie à deux les fondements d’un contrat social, d’une société civilisée où s’épanouit le meilleur de chacun ? Sans doute un peu des deux. Dans son Discours sur l’inégalité, il développera sa thèse de la « perfectibilité » de l’homme : nous sommes nés dépourvus d’instinct, et par là même capables de tout – du meilleur comme du pire. Aux Charmettes, Rousseau – dont le lecteur des Confessions sait qu’il n’était pas exempt de péchés – semble être devenu lui-même, ou plutôt une meilleure version de lui-même. Et il s’en rappellera toujours : « Sans ce court mais précieux espace je serais resté peut-être incertain sur moi ; car tout le reste de ma vie, […] j’ai été tellement agité, ballotté, tiraillé par les passions d’autrui que […] j’aurais peine à démêler ce qu’il y a du mien dans ma propre conduite […]. Mais durant ce petit nombre d’années, aimé d’une femme pleine de complaisance & de douceur, je fis ce que je voulais faire, je fus ce que je voulais être, et […], aidé de ses leçons et de son exemple, je sus donner à mon âme, encore simple et neuve, la forme qui lui convenait davantage. »

Dans le jardin qui jouxte la maison poussent encore plantes médicinales et condiments appréciés à l’époque, avec la vue sur le massif des Chartreuses. © Anne-Sophie Moreau pour PM

Comment savoir qui l’on est dans une société où tout nous pousse à l’artifice ? Si l’on en croit Les Rêveries, c’est aux Charmettes que Rousseau a fait connaissance avec son Moi authentique – non pas le Moi sauvage d’un hypothétique état de nature, mais un Moi civilisé au bon sens du terme, pleinement mû par le sens du devoir et le goût de l’étude. C’est en remémorant cette période qu’il pourra conserver son authenticité malgré les influences néfastes du monde extérieur. « Je ne pouvais souffrir l’assujettissement, j’étais parfaitement libre & mieux que libre, car assujetti par mes seuls attachements », raconte le philosophe. En ce sens, Rousseau a compris ce qu’était la liberté aux Charmettes : non pas la licence dérégulée de l’état de nature, mais la liberté du Contrat social (1762), celle d’un homme qui s’épanouit en société, en ayant choisi ce à quoi il se soumet – la volonté souveraine, la loi morale… ou l’amour d’une femme éclairée.

Y a-t-il une vie après l’amour ?

Après la mort du philosophe, les Charmettes deviennent un lieu de pèlerinage. Le révolutionnaire Hérault de Séchelles, Stendhal ou plus tard Lamartine s’y succèdent. Assise dans le jardin, je jouis du calme, contemple l’immobilité des montagnes et médite sur le sort de Rousseau. Qui ne voudrait pas d’un tel refuge, véritable appel à la sagesse et à la contemplation ? Je suis tentée de rester là pour l’éternité – et d’oublier les drames vécus par le philosophe pour ne ressentir que la félicité qui fut ici la sienne. Comme l’écrira George Sand dans la Revue des Deux Mondes : « Voyageurs, allez aux Charmettes, […] cueillez un brin de pervenche, et ne voyez là que les ombres de Jean-Jacques et de la belle Louise, se promenant tête à tête dans un des plus beaux pays du monde, ne songeant plus guère à Claude Anet, ne songeant pas encore à Vintzenried, enfin ne prévoyant ni […] la gloire, ni la misère, ni la persécution. »