Road-trip philosophique
Un philosophe à vélo sur le littoral (8/8) : à Saint-Nazaire, le chantier des possibles
© Pierre Cassou-Noguès
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Durant huit semaines, le philosophe Pierre Cassou-Noguès a parcouru le littoral atlantique à vélo pour Philosophie magazine. Objectif de ce périple : enquêter sur les effets de la crise environnementale. Dernière étape à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), où la visite d’un paquebot transformé en temple délirant de la consommation le convainc que pour comprendre ce qui se passe, il faut raconter ce qu’on a vu !
Les chroniques de Pierre Cassou-Noguès sont publiées, sur philomag.com, depuis deux mois. Retrouvez également le philosophe sur son site personnel et sur son compte Mastodon ici.
Cher lecteur, chère lectrice,
J’ai beaucoup pensé à vous ces huit dernières semaines. Tout en pédalant, je réfléchissais à ces chroniques qu’il me fallait rendre le jeudi soir. Je les racontais à ces lecteurs anonymes qu’on porte en soi et qui ne sont ni vous ni moi, mais que j’essayais de faire ressembler à vous aussi plutôt que seulement à moi. J’ai même écrit quelques chroniques supplémentaires, que j’ai gardées pour moi mais qui s’adressaient quand même à vous.
À La Rochelle, par exemple j’ai discuté tout un après-midi avec un urbaniste et un géographe. Ce qui m’a surpris d’abord, c’est qu’ils étaient presque optimistes, dans la conscience de la catastrophe à venir, ou beaucoup plus positifs que moi, qui suis parti de Biarritz avec l’idée que nous allions vers le désastre. J’ai compris que, pour travailler sur les modalités de l’adaptation à la crise environnementale, il faut être convaincu que nous pourrions, pouvons, vivre avec les changements qui s’annoncent, à condition de s’y préparer, d’y préparer nos infrastructures et nos modes de vie. En dernier ressort, cela dépend nous, tous et toutes ensemble.
“La crise environnementale ressemble à ces grandes plages de vase que l’on voit à marée basse, sans un objet particulier, pas même un arbre, peut-être un vieux pneu”
Pour le philosophe que je suis, la crise environnementale ressemble d’abord à ces grandes plages de vase que l’on voit à marée basse, sans un objet particulier, pas même un arbre, peut-être un vieux pneu. La mer est très loin mais la marée monte, c’est tout ce que l’on peut dire. La première tâche est d’essayer de décrire, de « porter l’expérience à l’expression », comme le dit Merleau-Ponty. Et, ensuite, sur cette strate, faire ressortir, bricoler, des concepts.
Parfois, je m’arrête au bord de la route pour dicter sur mon téléphone des embryons d’idées. Je note ainsi :
- le tourisme balnéaire comme une forme de vie qui a entièrement transformé les rivages, dans les qualités mêmes que l’on prête à la mer. L’océan faisait « se dresser les cheveux sur la tête du plus hardi » (l’expression est de l’ingénieur Claude Masse, vers 1705), alors que nous jouons dans les vagues ou les surfons.
- la tripartition entre fantômes, rêves et déchets, et ce mythe au second degré, ce mythe des mythologies de Barthes, qui nous pousse longtemps à chercher la vie posthume des choses du côté du fantôme, du spectre, alors qu’elle se joue dans le déchet. C’était à Royan.
- l’analyse, la psychanalyse de nos réponses à la crise environnementale, en tant qu’elles passent par la fortification ou par la focalisation phobique (à Soulac, avec le bâtiment Signal)
- les machines à coexister dont le vélo est le meilleur exemple. Depuis la Seconde Guerre mondiale, notre pensée de la technologie est déterminée par les machines à communiquer, les machines qui manipulent des signes, le télégraphe, l’ordinateur, Internet. Or ce primat de la communication masque les dimensions de l’existence qui ne relèvent pas de la communication. Nous communiquons par des signes avec les quelques humains qui sont proches de nous, mais l’usage de nos machines a des implications qui s’étendent au-delà : vers des humains avec lesquels nous ne communiquons pas (par exemple, les travailleurs à l’autre bout du monde qui ont fabriqué nos téléphones) et à des éléments non humains (comme l’océan, où se retrouvent les plastiques de nos téléphones). Il ne s’agit pas de revenir à un sujet autonome, en deçà de la communication, mais de changer de paradigme pour repenser la technologie à partir des machines à coexister, comme les vélos, pour interroger aussi les machines à communiquer dans les dimensions de coexistence qu’elles impliquent.