Enquête
Aide sociale à l’enfance : entre “archipel carcéral” et régression éducative, les raisons d’un scandale
Le chantier au 15 quai d’Alsace à Narbonne où s’est produit l’assassinat du jeune Louis âgé de 17 ans. ©Philippe Leblanc/L’indépendant/Maxppp
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L’Aide sociale à l’enfance (ex-DDASS) est régulièrement épinglée pour des violences et des manquements éducatifs majeurs. Victorine de Oliveira est allée interroger philosophes, acteurs du secteur, politiques, militants et ex-enfants placés pour comprendre les raisons de cette défaillance, entre idéologie éducative archaïque et désengagement systématique de l’État.
Il suffit d’inscrire « aide sociale à l’enfance » (ASE) dans l’onglet « actualités » de votre moteur de recherche favori pour prendre la mesure du scandale. Chaque semaine, un « fait divers » avec pour protagonistes des enfants normalement sous la protection de l’État occupe les pages de la presse quotidienne régionale, mais ne rencontrant qu’à de trop rares exceptions près un écho national.
C’est un petit garçon de 8 ans dont une éducatrice spécialisée rase la tête en décembre dernier, dans un foyer du XIIIe arrondissement de Paris. C’est une adolescente de 17 ans retrouvée pendue dans sa chambre le 16 février, dans un foyer de protection de l’enfance du Rhône. C’est un réseau de prostitution qui cible des adolescents suivis par l’ASE dans l’agglomération de Caen. Mi-mars, c’est le département du Puy-de-Dôme qui a été mis en cause par la Défenseure des droits Claire Hédon, notamment pour la surpopulation d’une pouponnière (61 bébés pour 23 places), entraînant la négligence et la maltraitance des enfants placés.
Un système qui craque de toute part
La fréquence de ces affaires a mené à la création de deux commissions d’enquête parlementaire en 2024 (la première ayant été interrompue à la suite de la dissolution de l’Assemblée nationale), dont les conclusions sont sans appel. Le rapport parlementaire publié en avril 2025 fait état de « violences systémiques », d’un « système qui craque de toute part » et de défaillances dont le décompte donne le vertige.
“Près de la moitié des sans-abri qui ont entre 18 et 25 ans sont d’anciens enfants placés”
Il est ainsi établi que les mineurs qui font l’objet de mesures d’aide sociale à l’enfance (364 200 recensées en 2023, en foyer d’accueil ou en milieu ouvert, c’est-à-dire en famille) ont en moyenne vingt années d’espérance de vie en moins que le reste de la population, que près de la moitié des sans-abri qui ont entre 18 et 25 ans sont d’anciens enfants placés, que selon les départements, l’accompagnement souffre de fortes disparités, et que la prise en charge des psychotraumatismes liés à ces enfances pulvérisées s’élève à 38 milliards d’euros chaque année. Autant de conséquences délétères des manquements d’une administration qui se donne pourtant pour mission de protéger l’enfance en danger.
Si le problème n’est pas nouveau, comme l’avait déjà montré en 1991 le psychiatre Stanislas Tomkiewicz dans Aimer mal, châtier bien (Seuil), la situation actuelle de l’ASE interpelle par l’ampleur des dysfonctionnements et la relative indifférence qu’ils rencontrent. De quoi interroger sur les objectifs réels de l’institution, et se demander si ces dysfonctionnements ne jettent pas une lumière crue sur la manière dont notre société considère ses enfants, placés ou non.
Disparités locales, dilution des responsabilités
Anciennement connue sous le nom de Direction départementale des affaires sanitaires et sociales (DDASS), l’ASE est une politique sociale qui a pour mission la protection de l’enfance en danger. Depuis la loi de décentralisation de 1983, ce sont les départements qui en ont la charge, chapeautés par l’État. Mais l’État, précisément, est accusé de manquer gravement à ses responsabilités, notamment dans l’application des lois, « trop souvent absent pour rétablir l’égalité, pour soutenir les départements dans leur mission, pour contrôler et pour rappeler à l’ordre en cas de dérives », comme le souligne l’introduction du rapport parlementaire.
Un exemple plus médiatique que d’autres, du fait des drames qui s’y sont parfois produits : l’hébergement des enfants en établissement hôtelier. Sur le papier, la loi l’interdit ; mais dans les faits, de nombreux départements y ont encore recours. L’ASE se décline ainsi en « autant de différences de traitement possibles pour les enfants qu’il existe de départements ». Il n’existe pas de code de l’enfance qui puisse donner un cadre à l’arsenal juridique en la matière. Depuis la dissolution de l’Assemblée nationale de juin 2024, il n’y a même plus de ministère dédié à l’enfance mais un haut-commissariat assuré par Sarah El Haïry, l’ancienne ministre en charge de ces dossiers.
Si les disparités départementales concernant le fonctionnement de l’ASE sont fortes, la dynamique entre les différents niveaux de décision reste globalement grippée. Les députés épinglent un « travail en silo » des différents services, qui mène à une dilution des responsabilités. À cela s’ajoute une contrainte budgétaire qui pèse sur l’ensemble du territoire, avec très peu de moyens alloués aux dispositifs de prévention, aux foyers d’hébergement, au recrutement des travailleurs sociaux, souvent mal contrôlés. Conséquence : la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné à de multiples reprises la France pour non-respect de sa mission de protection de l’enfance, notamment en juin dernier pour le cas des mineurs non accompagnés.
L’ASE, un cauchemar de Michel Foucault ?
Les témoignages que nous avons pu recueillir pour cette enquête révèlent que l’ASE répond à nombre de critères de ce que Michel Foucault nomme « le carcéral » dans son livre Surveiller et Punir (Gallimard, 1975). Après avoir analysé la façon dont le pouvoir n’exerce plus de coercition en broyant directement les corps, mais en exerçant un contrôle disciplinaire qui s’immisce jusque dans les esprits, le philosophe avance que les dispositifs carcéraux, avec leur aspect disciplinaire et leur ambition normative, traversent bien plus que le seul environnement de la prison – c’est pourquoi il parle d’« archipel carcéral ».