Clivages

Ami/ennemi

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Cet article est issu du numéro 47 de Philosophie magazine « 47 - mars 2011 », en kiosque le 24 février 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Un monde entièrement pacifié, où nous serions tous frères ? Une belle utopie…, mais un cauchemar pour le sulfureux Carl Schmitt, qui voit dans l’inimitié et la lutte la condition première de la politique.

Imaginons qu’un malin génie de l’informatique invente demain un Facebook inversé – une sorte de Dark Facebook –, où serait comptabilisé non pas le nombre d’amis, mais le nombre d’ennemis. Chacun recevrait des messages le sollicitant de la sorte : « Veux-tu être mon ennemi ? » Voilà qui serait plus direct et clair que l’envoi des banals cercueils, balles ou lettres anonymes de « corbeaux » en tout genre. On pourrait ainsi mesurer sa cote de popularité négative, ce qui n’est pas rien pour qui veut être quelqu’un. Mais je rêve sans doute, car il se pourrait aujourd’hui que l’« ennemi » soit en voie de disparition. Il y a bien les financiers pourris, les labos véreux, les émetteurs de CO2…, mais ce sont des entités abstraites qui participent d’un système que nous ne sommes pas prêts à voir disparaître. Pour le reste, nous aspirons tous à être des amis, même si c’est la plupart du temps pour être des amis très « éloignés ». C’est d’ailleurs là un autre problème. Le projet démocratique était de réaliser une société d’amis, voire de frères (fraternité), où le respect de la sphère privée irait de pair avec la force de l’action collective. Avec Facebook, nous avons une incarnation disons… déconcertante de cet idéal. Ce qui nous plonge dans une situation scabreuse : l’Homo democraticus n’aurait plus ni vrais ennemis, ni véritables amis. Plus de guerre, certes, mais nulle forte solidarité, non plus ! Un entre-deux vide, morose et dénué de sens.

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