La lettre du mercredi

Arachnophobique, moi ?

Temps de lecture : 4 min

Arachnophobique, moi ?

© Getty Images/Unsplash

« J’avais déjà eu l’occasion de vous parler de Véronique, un chat de gouttière qui pointe parfois le bout de ses moustaches devant ma fenêtre. Laissez-moi vous présenter Chantal et Sylvie.

Chantal est un mille-pattes qui a élu domicile derrière le robinet de ma cuisine. Sylvie est une tégénaire domestique – une araignée. Enfant, j’aurais sans doute écrabouillé les deux arthropodes. Il y a quelques années encore, je les aurais épargnés, mais les aurais tout de même délogés pour ne pas les croiser. Cette fois, mon compagnon et moi avons décidé de les laisser tranquilles. Peut-être nous aideront-ils à chasser les moustiques l’été venu ? Ce n’est pas, je le reconnais, tout à fait sereinement que j’accepte de cohabiter avec une araignée. Je ne dirais pas que je suis phobique, mais je ne suis pas non plus tout à fait à l’aise en leur présence. L’apparition subite de Sylvie dans mon champ de vision, courant un beau matin sur le sol de la cuisine sous mes yeux embrumés ou guettant les proies sur les marches de l’escalier alors que je regarde un film, provoque en moi un léger frisson. Son absence me trouble également : de temps en temps, je me demande avec appréhension où est passé le petit animal (pas dans mon lit j’espère !). J’ai bien conscience que la pauvre bête ne représente aucun danger. Demeure pourtant une forme d’inquiétude irrationnelle.

Pourquoi tant de haine ?

“On les hait”, se désole Victor Hugo de ces “noirs êtres rampants”. Julien Tondriau et Roland Villeneuve parlent, dans leur Dictionnaire du diable et de la sorcellerie, d’une “parfaite représentation de l’angoisse diabolique”. Pourquoi tant d’hostilité ? L’interprétation psychanalytique de Freud et Karl Abraham est connue : l’araignée qui enveloppe dans la toile sa victime paralysée par le venin avant de la décomposer pour la boire “est un symbole de la mère, mais de la mère phallique dont on a peur” (Nouvelle Suite des leçons d’introduction à la psychanalyse, 1933). Permettez-moi de n’être pas très convaincu par cette explication. L’énigme perdure. Bien ancrée dans notre civilisation, la crainte des araignées remonte au moins au Moyen Âge, souligne Raphaël Jeanson qui, dans Dans la tête d’une araignée, explore plusieurs autres pistes. Les araignées qui “abondaient dans les parties des maisons également occupées par les rats”, note-t-il, “étaient accusées de contribuer aux grandes épidémies de peste […] Une croyance également répandue […] était que les araignées absorbaient les poisons présents dans leur environnement et contaminaient tous les aliments avec lesquels elles entraient en contact”, d’où le dégoût qu’elles suscitent.

 

➤ À lire aussi : Comment j’ai apprivoisé un chat

 

Remontant plus loin encore, certains chercheurs ont essayé de mobiliser les outils de la psychologie évolutionniste pour comprendre l’origine primitive de l’arachnophobie : une rémanence archaïque d’un mécanisme de défense contre des animaux parfois dangereux. Mais là encore, l’hypothèse ne convainc pas entièrement. Beaucoup d’espèces, souvent craintives, ne représentent aucune menace réelle. La peur des araignées est par ailleurs loin d’être universelle – elle est beaucoup moins fréquente dans certaines régions où l’on trouve des espèces létales. Si l’on regarde enfin chez nos cousins les macaques, ceux-ci paraissent n’être pas “prédisposés à réagir vivement aux araignées” de manière innée, alors qu’ils s’enfuient à la vue d’un serpent.

L’inquiétante étrangeté des arthropodes

Ces explications, me semble-t-il, ne tiennent pas assez compte de l’allure singulière de l’arthropode. Dans un passage biffé de L’Individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Gilbert Simondon glisse : “L’araignée nous gêne parce qu’elle n’a pas de polarité apparente : on ne sait pas où est la tête ; il en va de même pour le serpent, animal qui s’enroule sur lui-même et se réoriente à tout instant.” L’animal semble pouvoir s’élancer, imprévisible, dans toutes les directions. Ajoutez à cela sa discrétion et vous obtenez un résultat assez dérangeant : ces habitantes des recoins se faufilent en silence, souvent avec vitesse et agilité ; elles “s’approchent furtivement de nous, se cachent dans des endroits où nous sommes sur le point de nous asseoir, glissent sous nos pieds ou contre notre corps”, souligne Kenneth C. Blanchard. Soudain, alors que nous ne nous y attendions pas, sans que nous l’ayons vu venir, la créature à huit pattes nous surprend.

Il y a encore une raison, peut-être, avancée pour éclairer nos réactions affolées face à de petites bêtes inoffensives. Dans “Peur des araignées”, Primo Levi écrit : “Elles sont les bannières de l’abandon, de l’absence, du déclin et de l’oubli. Elles voilent les œuvres humaines, les enroulent comme dans un suaire, mortes…” L’idée est belle mais je me demande si elle est tout à fait juste. Il ne faut pas si longtemps pour que les toiles commencent à tapisser les angles d’une maison. Les araignées tissent vite, journellement pour beaucoup. Bien sûr, elles évoquent par leurs œuvres le passage du temps et, prédatrices, convoquent un imaginaire parfois morbide. Mais – c’est tout l’enjeu de les laisser tranquille – elles participent en même temps à la bonne santé de l’écosystème domestique, en évitant la prolifération d’autres espèces. Mort et vie sont une question d’équilibre. Nous verrons bien si notre pacte tacite de cohabitation fonctionne. »

➤ Ce texte est issu de notre newsletter quotidienne, la « Lettre de la rédaction », qui paraît du lundi au jeudi, à 18h. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous : elle est gratuite !