Entretien
Arnaud Bouaniche : “Le désir n’est pas naturel, il est produit, bricolé”
© Catherine Balet, de la série “Moods in the Room” (détail), Courtesy Galerie Bigaignon
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du Hors-série n°63 de Philosophie magazine « Gilles Deleuze. L’homme aux mille concepts », en kiosque le 04 décembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Renverser le divan : tel est le mot d’ordre de Deleuze. La psychanalyse a fait un grand pas pour repenser le désir. Reste à le libérer du complexe d’Œdipe où il a été enfermé.
Le désir est au cœur de la pensée de Deleuze. Comment redéfinit-il cette notion essentielle de la philosophie ?
Arnaud Bouaniche : Dans L’Anti-Œdipe, Deleuze et Guattari revendiquent une opposition à toute conception du désir qu’ils qualifient d’idéaliste et qu’ils font remonter à un passage précis du Sophiste dans lequel Platon cherche à déterminer quel type d’activité peut bien être le désir, « acquisition » ou « production », selon l’alternative proposée. Or, en optant pour la première, Platon commet une erreur qui sera largement reconduite à sa suite, celle d’enfermer le désir dans le face-à-face d’un « sujet » (désirant) et d’un « objet » (manquant). Au contraire, en plaçant le désir du côté de la « production », en le considérant comme le « principe immanent » d’une production, Deleuze et Guattari en font tout autre chose, quelque chose de beaucoup plus vaste, qui déborde toute expérience subjective et investit toute la réalité : un processus global, inconscient, sans sujet ni objet, une activité continue qui ne cesse de connecter entre eux des éléments disparates, hétérogènes, pour les faire fonctionner ensemble, activité qui, à travers eux, circule, se déploie, s’accroît, se dépense. Les exemples sont infinis et se rencontrent à toutes les échelles : « écouter de la musique » est un désir (une connexion en série entre un moment, un lieu, une posture, un continuum sonore, un rythme, etc.) ; une séquence historique comme la « féodalité » est aussi un désir (connexion d’une multiplicité de niveaux ou de plans parmi lesquels un certain rapport à la terre, une nouvelle symbiose homme-animal matérialisée par l’étrier et le cheval, une certaine posture du cavalier, une façon de tenir la lance, etc.). Le désir n’est donc pas du tout la visée consciente d’un objet absent, mais l’incessante connexion d’éléments qui fonctionnent ensemble à toutes les échelles possibles sur fond d’un inconscient social, global et matériel.
L’Anti-Œdipe attaque la psychanalyse. Pourquoi ? Freud prolonge-t-il la conception idéaliste du désir ?
L’apport définitif de la psychanalyse, et donc de Freud, aux yeux de Deleuze et Guattari, est le caractère inconscient de cette production de désir. Mais l’erreur de Freud, qui compromet tout, c’est de rabattre cette productivité sur le plan des représentations, fussent-elles inconscientes. Une telle erreur a comme conséquence un partage que Deleuze et Guattari refuse entre deux plans : le réel et l’irréel, le matériel et le psychique, etc. Pour eux, le désir se dépense sur un unique plan de réalité : il est matériel et leur conception du désir matérialiste. « Si le désir produit, il produit le réel. Si le désir est producteur, il ne peut l’être qu’en réalité, et de réalité. »
Plutôt que de parler du désir, au singulier, Deleuze et Guattari parlent de « machines désirantes ». Pour quelle raison ?
C’est une formule qui revient souvent dans L’Anti-Œdipe : l’opposition entre le théâtre et l’usine, entre la représentation et la production, entre deux versions du désir, l’une idéaliste (reconduite par la psychanalyse) et l’autre matérialiste (proposée par ce que les auteurs appellent « schizo-analyse »). L’inconscient est donc une « usine » et ses pièces sont des « machines ». Deleuze et Guattari parlent le plus souvent de « machines désirantes » (au pluriel), plutôt que « du » désir. Ce n’est pas une image ou une métaphore, c’est à la lettre que le désir est machinique. Manifestement, et selon Deleuze lui-même, « machines désirantes » est une expression qui vient de Guattari. Dire du désir qu’il est machine, cela signifie d’abord qu’il n’est pas une affaire privée qui se jouerait dans l’intériorité d’un sujet, mais qu’il possède d’emblée une dimension sociale, collective, culturelle, historique, etc. Une machine, c’est d’autre part une entité qui a toujours besoin d’être branchée, raccordée, connectée à autre chose, en premier lieu une source d’énergie, pour fonctionner. Enfin, et surtout, comprendre et décrire le désir comme machine au travail, c’est lui dénier toute dimension de pulsion ou de spontanéité. Le désir n’est pas donné, il n’est pas naturel, il est à chaque fois construit, produit, bricolé, etc.