La lettre du jeudi
Au procès en appel de Marine Le Pen : chronique de la corruption ordinaire
Marine Le Pen (à droite), présidente du parti d'extrême droite français Rassemblement National (RN), et ses coaccusés (de gauche à droite) : Guillaume Huillier, ancien assistant parlementaire européen, le député Louis Aliot, l'ancien député européen Bruno Gollnisch, le trésorier du RN Wallerand de Saint-Just et le député Nicolas Bay lors du premier jour de leur procès en appel pour détournement de fonds publics européens dans une affaire de faux emplois au Parlement européen, au tribunal de Paris, le 13 janvier 2026. © Benoit Peyrucq / AFP
« “Elle est là, Marine ?”, me demande un jeune homme qui assiste, comme moi, à l’ouverture du procès en appel de Marine Le Pen, ce mardi. Je lui réponds : “Oui, dans cet axe”, en lui montrant du doigt le carré blond, très visible au milieu des robes noires des magistrats.
Au-dessus d’elle, on peut lire l’inscription latine “JUS” (le “droit”) — qui orne le plafond boisé de la Première chambre civile de la cour d’appel de Paris. Le “vieux palais” de l’île de la Cité serti des ors de la République constitue peut-être, pour la présidente du Rassemblement national (RN), le décor idéal pour adopter un nouveau personnage… et une nouvelle ligne de défense.
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Vêtue d’un tailleur sombre, Marine Le Pen semble vouloir se montrer à la fois digne et discrète. Lors de ce premier jour d’audience en appel, elle ne parle pas à la presse et arbore une mine pensive. Une attitude qui tranche avec celle du procès précédent, où elle avait fait montre d’un ton offensif, très critique à l’endroit des juges. Elle avait alors été condamnée à quatre ans de prison (dont deux ferme), 100 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire – la disqualifiant d’office pour les élections présidentielles. Il s’agit donc maintenant de faire profil bas, pour tenter d’obtenir, a minima, une réduction de la peine d’inéligibilité. “Courage Marine”, l’encourage un autre jeune homme. Sa remarque est saluée par le sourire complice de sa voisine. Visiblement, quelques soutiens, eux aussi discrets, sont venus occuper les sièges destinés au public.
Petits calculs à l'ancienne
Et puis l’audience commence. Douze élus du RN, en comptant Marine Le Pen, sont jugés en appel. Sur un ton monocorde, ponctué par quelques raclements de gorges et de chaises, la présidente de la cour d’appel égrène les faits, qui s’étalent sur une période de douze ans, de 2004 à 2016. L’auditoire se retrouve téléporté dans le passé, à l’époque du Front national et de feu Jean-Marie Le Pen, qui aurait, entre autres, financé l’emploi d’un majordome grâce aux fonds européens censés servir aux attachés parlementaires.
Les heures passent, l’atmosphère s’alourdit, et même la salle d’audience semble perdre de sa superbe. Ceux qui assistent à ce procès sont plongés dans les arcanes peu reluisants de la vie professionnelle et quotidienne du parti d’extrême droite : des histoires fastidieuses de pointeuse, de contrat de travail et de fiches de salaire suspectes, d’organigrammes incriminants, sur fond de dettes colossales et d’impasses financières inextricables.
De l’“habitude” au “système”
Ce premier jour d’audience semble à ce titre confirmer qu’il ne s’agit pas d’un procès politique. Il n’est pas question de stratégie électorale ou idéologique, mais bien de la présentation détaillée des preuves, à la fois techniques et prosaïques, d’un détournement de fonds érigé en “système”, en “habitude”, sur plus d’une décennie… jusqu’à constituer la somme de 4,4 millions d’euros soustraits au Parlement européen et donc à l’ensemble des contribuables.
Les actes de détournement passent en l’occurrence par la multiplicité de petits faits mis bout à bout. Dans Le Pur et l’Impur (1960), Vladimir Jankélévitch explique que la corruption apparaît sous forme de “virus”, ou de “ferments” quasi invisibles au départ. Pour saisir cette corruption, il faut donc se munir d’un “microscope” et dérouler sans flancher ce que le philosophe appelle “les minuscules motifs intéressés, les petits calculs sordides et sournois”. Ces calculs accumulés viennent petit à petit infecter un milieu, jusqu’à le faire pourrir de l’intérieur. Et le philosophe de conclure : “Après ce pas décisif, tout est surenchère, inflation, dégénérescence.”
Vous l’aurez peut-être compris, je me suis ennuyée à mourir lors de ce premier jour de procès. Mais cette interminable litanie de faits, déclinés pour chacun des prévenus, a eu le mérite de me permettre d’éprouver presque physiquement le fonctionnement de la corruption morale telle que la décrit Jankélévitch. Celle-ci n’a rien de spectaculaire ni de télégénique. Son milieu privilégié n’est pas l’arène du tribun mais la banalité plate et sans relief du quotidien. »