Entretien
Audrey Jougla : “La perfection des bébés nous oblige”
Audrey Jougla. © Coll. particulière
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Elle n’était pas, dit-elle, la « meilleure candidate » pour l’épanouissement maternel : philosophe, mais aussi amatrice de rock, d’équitation et de courses-poursuites en voiture, Audrey Jougla était si convaincue de ne pas vouloir d’enfants qu’elle songeait à écrire sur le refus d’être mère. Et puis : la rencontre avec son mari, la naissance de ses deux filles. Avec La Maternité joyeuse (Stock, 2026), elle tire de sa traversée de la toute petite enfance un récit qui emprunte à la philosophie, à la poésie et à la danse pour en défendre la beauté – contre un discours contemporain qui n’y voit qu’un piège pour les femmes.
Pour dépeindre la petite enfance, vous proposez le concept de “pétillance”, en miroir de la “résonance” de Hartmut Rosa. Mais de quoi s’agit-il ?
Audrey Jougla : Avec la résonance, Hartmut Rosa décrit une façon d’entrer en relation avec le monde et de nous laisser émouvoir par lui. Il me semble qu’il y a quelque chose de similaire et pourtant singulier du côté de l’enfance : cette « pétillance » – et le mot, dans sa musique, se suffit presque à lui-même ! – qui marque le rapport quotidien des enfants à ce qui les entoure. C’est, d’abord, une qualité de présence quel que soit le contexte, une façon d’être pleinement dans ce qui se passe. Les enfants ne sont pas happés comme nous par la virtualité, les réseaux sociaux, le bruit médiatique : le réel, pour eux, est ce qui se produit effectivement. La pétillance, ensuite, c’est justement la joie, la réjouissance facile. Or cette joie nous gagne, et nous façonne pour peu que nous nous y prêtions : je suis convaincue que plus on s’occupe d’enfants, plus on aime cela – et que, moins on le fait, moins on a envie de le faire.
“Je suis convaincue que plus on s’occupe d’enfants, plus on aime cela – et que, moins on le fait, moins on a envie de le faire”
Comment définissez-vous la joie ?
Il s’y trouve quelque chose de l’ordre de la transformation – d’une « transfiguration de l’être », dit François Cheng. Dans la joie, il y a cet élan qui n’est ni l’excitation de l’euphorie, ni la stabilité du bonheur : un mouvement qui nous transforme radicalement, qui ne permet pas de retour en arrière. C’est précisément cela, que je vois dans la maternité. On est autre, on ne prend plus plaisir aux mêmes choses – ou plus de la même façon. On apprend à danser avec la pesanteur de l’inquiétude, de l’organisation, de l’attirail qu’exige le soin des enfants : on a à trouver un mouvement, un rythme neufs. C’est d’ailleurs la danseuse Isadora Duncan qui m’a donné ici une clef : « Elle ne nie pas la gravité mais va jouer avec, dit d’elle la danseuse et pédagogue Elisabeth Schwartz. On n’est pas dans l’élévation de la danse classique sur pointes, on est dans la suspension. » Il y a à accepter la pesanteur et la gravité sans s’y abandonner.