Entretien

Camille Froidevaux-Metterie : “Ce qu'il y a de banal à Mazan, c'est le patriarcat”

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Cet article est issu du Hors-série n°66 de Philosophie magazine « Hannah Arendt. Comprendre, résister, espérer », en kiosque le 24 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Face à des accusés présentés comme des « hommes ordinaires », la banalité du mal a été convoquée lors du procès Mazan. La philosophe Camille Froidevaux-Metterie tempère et nous explique en quoi elle distingue le cas Pelicot de celui d’Eichmann, accusant avant tout le patriarcat et « l’indifférence ordinaire » des hommes dans leur rapport aux femmes.

Dans sa plaidoirie, l’avocat de Gisèle Pelicot, Me Antoine Camus, mentionnait la philosophe : « C’est la “banalité du mal” de Hannah Arendt, qui ici prend la forme d’un viol d’opportunité et de lâcheté ! » Cela vous semble-t-il pertinent ?

Cette formule était très tentante du fait de l’homophonie entre mal et mâle, et de la « banalité » des violeurs souvent présentés comme des « hommes ordinaires ». L’analogie repose sur l’intuition que tous les hommes, sans qu’ils soient forcément animés d’une volonté diabolique, peuvent être portés à faire le mal, ici jusqu’au viol, là jusqu’au meurtre, pour une raison intrinsèque à la nature humaine. Je trouve néanmoins cette expression peu adéquate en ce qui concerne Mazan, au regard du sens qu’elle recouvre chez Arendt mais aussi de ce qui s’est joué dans le procès. Pour Arendt, Eichmann est banal en ce qu’il incarne au fond deux dispositions communes. La première, c’est une obsession carriériste dont elle remarque qu’elle constitue le socle de toutes ses actions ; la seconde, c’est sa prédisposition assumée à obéir aux ordres. Si l’on considère que la motivation existentielle la mieux partagée tient au désir de tirer le maximum de bénéfice personnel de ses actions, tout individu peut être amené à faire le mal. L’autre élément constitutif de la banalité, c’est l’obéissance servile à des ordres consciemment compris et appliqués. À l’instar de milliers d’Allemands, non seulement Eichmann appliquait les ordres mais il participait consciencieusement à la réalisation de la loi du Führer, présentée comme supérieure. Ainsi qu’Arendt l’a montré, le totalitarisme repose sur l’idée d’une loi préexistante qu’il s’agit d’accomplir ; dans le cas du nazisme, c’est la loi pseudo-biologique établissant une hiérarchie des races. Contrairement à ce que ses critiques ont souvent prétendu, Arendt ne dédouanait pas Eichmann : elle n’a cessé d’affirmer qu’il agissait « avec zèle » en pleine conscience de la portée de ses actes, identifiant « sa propre volonté au principe qui sous-tend la loi – la source d’où jaillit la loi », et qu’il était donc allé bien « au-delà du simple impératif d’obéissance ».

C’est une grande différence avec Mazan : les violeurs n’obéissaient pas à des ordres… 

Camille Froidevaux-Metterie — C’est en effet une différence majeure : ces hommes ont répondu positivement à une simple proposition. Et s’ils ont ensuite dû suivre les consignes strictes imposées par Pelicot, ils avaient à tout moment la possibilité de refuser et de partir. Pour autant, ils incarnent par leurs actes une loi à prétention supérieure : la loi patriarcale qui pose que les corps des femmes sont toujours « à disposition » des hommes. Cette loi est chez eux intériorisée, elle n’est pas conscientisée au contraire de la loi à laquelle obéissait Eichmann. Les violeurs partagent avec l’essentiel de leurs congénères ceci qu’ils ignorent avoir été éduqués dans un contexte où la prise masculine sur les corps féminins est considérée comme normale, naturelle, légitime... en un mot : banale. Comme la quasi-totalité des hommes, ils n’ont pas conscience du fait que leurs actions illustrent et perpétuent le système patriarcal. C’est tout l’enjeu des luttes féministes que de faire en sorte que les hommes regardent et assument les logiques patriarcales à l’œuvre dans leurs vies et dans leurs actes. Nous en sommes encore très loin. Les affaires de violences sexistes et sexuelles se succèdent, suscitant à chaque fois une grande effervescence médiatique, mais tout retombe toujours comme un soufflé, aucune mesure politique ne vient infléchir le cours patriarcal des choses. L’un des enjeux du procès de Mazan a été de permettre la diffusion massive d’un certain nombre de notions féministes, nous permettant d’espérer que les hommes acceptent enfin de comprendre ce que nous disons quand nous parlons de la dimension systémique du patriarcat et du continuum des violences. À savoir que de la blague salace au viol, il n’y a qu’une différence de degré, pas de nature, puisqu’il s’agit dans tous les cas d’expressions récurrentes de cet ordre hiérarchiquement genré du monde, structuré par la domination masculine et l’appropriation féminine, qu’on appelle le patriarcat. Celui-ci s’enracine dans le principe de la disponibilité des femmes (sexuelle d’abord, maternelle ensuite), qui se trouvent ainsi réduites à leurs seules fonctions corporelles. Et je ne laisserai personne affirmer que cela ne vaut plus pour aujourd’hui : les affaires dont nous parlons en témoignent hélas au plus haut degré, comme les arguments mobilisés par les accusés de Mazan (« c’est sa femme, il fait ce qu’il veut avec »). Mais soyons précis : si les violeurs ont mis en actes, sans le comprendre, ce grand principe patriarcal qu’est la disponibilité du corps féminin, ils ne pouvaient pas ignorer qu’ils abusaient d’une femme qui n’avait à aucun moment exprimé son consentement. C’est en ce sens que les accusés sont des hommes ordinaires : comme tous les hommes, ils ont été socialisés dans une société qui leur a appris à considérer les femmes comme des choses disponibles à l’envi. Ce qu’il y a de banal à Mazan, c’est le patriarcat. Si ce procès a permis de mettre au jour l’urgence et la nécessité d’un travail de déconstruction de ces mécanismes d’inculcation de la logique de domination, alors quelque chose aura été enclenché.

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