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Camille de Toledo à l'opéra : « La Chute de Fukuyama »

Temps de lecture : 3 min

Camille de Toledo à l'opéra : « La Chute de Fukuyama »

La Chute de Fukuyama © Toledo Art Forms 2013

Vendredi 29 mars 2013 a lieu Salle Pleyel, à Paris, la création de « La Chute de Fukuyama », un opéra du compositeur Grégoire Hetzel sur un livret de l’écrivain Camille de Toledo. Un philosophe en est le héros : Francis Fukuyama, auteur du célèbre et controversé « La Fin de l’histoire et le dernier homme » (1992). Camille de Toledo revient sur ce projet ambitieux.

Pourquoi avoir choisi Francis Fukuyama comme personnage central d’un opéra ?

Camille de Toledo. Les attentats du 11-Septembre ont ébranlé la confiance et l’arrogance de l’Occident, dont Francis Fukuyama, à travers ses écrits et ses engagements, est un symbole. Ils ont remis l’histoire en marche. L’opéra cristallise une interrogation, celle d’un penseur face à un moment de l’histoire qui invalide ses théories, ce qu’il est, et remue profondément son amour de l’Amérique. Né à Chicago, Fukuyama grandit sur fond de guerre au Vietnam, puis sous l’administration du gouvernement Reagan. Mais il a ses racines au Japon. La Chute de Fukuyama repose sur une hypothèse : un individu, par « sur-assimilation », a dédié sa vie à l’Amérique et à ses idéaux démocratiques… jusqu’à cet instant de crise.

 

Votre opéra-vidéo se déroule dans plusieurs aéroports. Que symbolise ce lieu ?

L’aéroport avec ses lignes horizontales, ses flux de voyageurs, est un espace de fin de l’histoire, statique, où les mouvements se répètent. L’aéroport représente une modernité mécanisée : escalators qui tournent en boucle, manège des avions… Seule manquait une tension dramatique, que le 11-Septembre fournit. Cette catastrophe historique et politique ultraviolente suspend ces flux. L’usage de la vidéo permet de superposer deux dynamiques : Fukuyama sur un tapis roulant, ligne horizontale, et New York, ville verticale frappée en son cœur.
 

LA CHUTE DE FUKUYAMA from Toledo Archives on Vimeo.


De votre Essai sur la tristesse européenne à L’Inquiétude d’être au monde, une préoccupation sur le sens de l’histoire parcourt votre œuvre…

Oui. Une idée m’obsède : définir, comprendre, sentir, exprimer artistiquement, et par tous les moyens, notre temps. Nous cherchons des repères historiques : le XXe siècle commence avec la Grande guerre et s’achève en 1989, à la chute du mur de Berlin. Une autre ère s’ouvre à partir de 2001. Fukuyama incarne le récit de la fin du siècle, charnière entre XXe et XXIe siècle.

 

La Chute de Fukuyama est un opéra en six langues : quel est l’enjeu de ce multilinguisme ?

Le rôle titre de La Chute de Fukuyama se situe entre deux langues, entre deux origines. Le décor aéroportuaire est aussi un espace entre les langues, où évoluent nos personnages. Un nouvel « Est » apparaît en effet après la chute du communisme : le monde arabe fantasmé comme terroriste. Ce n’est pas la « fin de l’histoire » telle que la pensait Fukuyama, qui voyait dans la dislocation du monde soviétique la victoire et la suprématie indépassable de l’idéal démocratique occidentale. Le 11-Septembre confirme au contraire que de nouvelles polarités s’instaurent, marquant le début d’une histoire sur laquelle nous n’avons plus prise.

La position d’entre-deux, créée par le croisement de l’allemand, de l’anglais, de l’arabe, déconstruit l’opposition binaire de réalités juxtaposées. Elle mime la complexité de notre histoire contemporaine. Jacques Rancière l’a dit : notre langue maternelle nous conduit paradoxalement à l’ignorance. C’est par elle que nous appréhendons le monde et croyons le maîtriser, une illusion rendue sensible dès que nous basculons dans une langue étrangère. Fukuyama lui-même reconnaît là sa faiblesse, lorsqu’il constate : « Je suis devenu le parfait universitaire monolingue. »
 

La Chute de Fukuyama, opéra vidéo de Grégoire Hetzel et Camille de Toledo – Création mondiale

Vendredi 29 mars 2013 – 20 h – Salle Pleyel
Orchestre philharmonique de Radio France
Direction : Daniel Harding
Kevin Greenlaw : baryton, Francis Fukuyama / Jennifer Larmore : mezzo-soprano, La Pythie / Tom Randle : ténor, L’Étudiant de Hambourg & le Janitor / Isabelle Cals : soprano, L’Hôtesse de l'air / Ensemble vocal AEDES : Les voyageurs, les journalistes / Mathieu Romano : chef de chœur 
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