La lettre du vendredi
“Certaines femmes préfèrent ne pas savoir”
© iStockphoto
« Il y a plusieurs mois, j’ai effectué un don d’ovocytes à l’hôpital. J’allais avoir 38 ans et, comme la loi française interdit de le faire après cet âge et que je n’avais moi-même pas de projet de grossesse à court terme, j’ai souhaité me mettre au service des femmes stériles ou infertiles désireuses d’avoir un enfant. Je suis fière, et heureuse, de compter parmi l’une des mille femmes procédant à un tel don chaque année en France – même s’il en faudrait le double pour combler les attentes. En revanche, l’opération s’est très mal passée. Cette expérience douloureuse m’a fait réfléchir sur le rapport entre souffrance et savoir, et j’aimerais en témoigner ici.
➤ Vous lisez actuellement la Lettre de la rédaction de Philosophie magazine. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous ! Cette newsletter est quotidienne et gratuite.
Jusqu’au jour J, tout allait bien. J’avais effectué les contrôles de rigueur avec une sage-femme adorable, échangé avec une psychologue attentionnée, établi mon arbre généalogique médical avec une jeune praticienne dont l’érudition m’avait impressionnée. J’étais enthousiaste, je me croyais parée. La gynécologue m’avait expliqué le déroulé de l’opération : m’injecter des hormones pendant deux semaines pour faire éclore le plus d’ovocytes possible, prendre un antalgique le matin, arriver à midi, subir l’intervention sous anesthésie locale, rentrer chez moi en taxi et me faire dorloter à mon retour, car je serais fatiguée. J’avais souscrit à tout, en demandant toutefois une précision : “Une anesthésie locale suffit ? Pas besoin d’anesthésie générale ?” L’opération consistant à prélever les follicules à même les ovaires, je n’aurais pas trouvé exagéré qu’on m’endorme pour le faire. “Non, tout se passe bien en anesthésie locale. Vous verrez.” Eh bien non, je n’ai pas vu.
Je me dois de raconter en détail ce qui s’est passé – si les récits de traumatismes physiques vous donnent mal au cœur, sautez ce paragraphe. Allongée sur le fauteuil, les jambes écartées sur les étriers, je me vois présenter un masque de protoxyde d’azote, qu’on me demande de tenir seule. Il paraît que grâce à lui, je “planerai”. Je me demande un peu pourquoi j’aurais besoin de planer, puisque je carbure déjà au kétoprofène et au Lysanxia, mais pourquoi pas. “Attention, je pique”, prévient la gynéco. Aïe. AÏE. Deux piqûres dans le vagin, l’une à droite, l’une à gauche. Bon. Je respire dans le masque, mon bras commence à se contracter, je peine à comprendre ce qui se passe. “J’introduis la sonde”, me dit alors la gynéco. Je pense qu’elle va procéder à un premier contrôle, le temps que l’anesthésie agisse, pour compter les ovocytes sortis, et qu’elle effectuera le prélèvement ensuite. À la place, d’un coup, je ressens une incroyable douleur et une sensation atroce, hallucinante. J’ai l’impression qu’on me récure l’intérieur du ventre, comme dans un film d’horreur. Je sens tout. Je gesticule, hurle dans mon masque, j’atteins un état de choc au point que j'implore d’arrêter.
“Mais… Vous me faites quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?” L’infirmière, vaguement désolée, m’informe que “la procédure a déjà commencé” mais que “c’est bientôt fini”. En larmes, tremblante, je repense à cette promesse que je me suis faite d’effectuer ce don pour ces femmes : je ne peux pas abandonner sur la ligne d’arrivée. À ce stade, seul l’ovaire droit a été “moissonné”, reste le gauche. Je repars donc pour une nouvelle salve de trituration de mes entrailles sexuelles, en espérant qu’enfin, le gaz hilarant fasse effet – ce qu’il ne fera jamais. Impossible de savoir combien de temps la scène a duré, peut-être cinq minutes en tout. Mais les cinq minutes les plus longues de ma vie. Une fois le calvaire fini, je me relève, hagarde, en rage, et exige une explication. “Le vagin est anesthésié, oui, pour que la sonde puisse passer. Mais on n’anesthésie pas les ovaires. C’est impossible techniquement.” “Pourquoi vous ne m’avez rien dit ?” La réponse de la spécialiste, qui effectue pourtant cette pratique plusieurs fois par jour, m’a sidérée : “Certaines femmes préfèrent ne pas savoir”
Je me suis répété la phrase en boucle pendant des jours : “Certaines femmes préfèrent ne pas savoir.” Comment peut-elle savoir à l’avance que des femmes préfèrent ne pas savoir avec quelle brutalité leurs ovaires seront traités ? De quel droit parle-t-elle ainsi de notre corps ? Et pourquoi m’a-t-on parlé d’anesthésie “locale” sans me dire que l’organe concerné ne serait pas anesthésié ? J’ai échangé par la suite avec des femmes qui ont eu à subir une même opération, pour une Procréation médicalement assistée (PMA). J’ai visiblement eu une expérience plus difficile que d’autres. La qualifier de violences gynécologiques ne serait pas excessif. Mais le fond de l’affaire reste le même. Croire que le fait de “ne pas savoir” que l’on va subir une expérience potentiellement traumatisante permettrait de mieux la vivre (ou moins mal, disons) me semble une grave erreur. C’est au contraire en étant bien informée, en se préparant à affronter le mal droit dans les yeux, que la souffrance pourra être, sinon domptée, du moins mieux appréhendée.
La philosophie épicurienne ne dit rien d’autre. Pour Épicure, Lucrèce et leurs disciples, la connaissance n’est pas seulement un plaisir en soi qui enrichit l’âme, elle a une fonction thérapeutique. Connaître la “nature des choses” (De rerum natura, selon le titre du beau poème de Lucrèce) permet de lever certaines angoisses, dont celle de souffrir. C’est l’idée épicurienne de tetrapharmakos. L’enseignement, repris sous ce terme par Philomède de Gadara, se résume à ces quatre remèdes : ne pas craindre les Dieux, ne pas s’inquiéter de la mort, penser que le bonheur est accessible et que la douleur peut être facilement dominée. Le quatrième point peut paraître inatteignable, mais il est essentiel. Si l’on m’avait dit que j’aurais mal, si j’avais pu mettre des mots sur chaque geste pratiqué sur mon corps, mon âme aurait perçu le choc différemment. “La science peut seule éveiller dans nos âmes, à défaut du soleil, l'astre de la raison”, écrit Lucrèce. Le savoir n’est pas seulement un anxiolytique, il a même une vertu antalgique : il peut prévenir et apaiser la douleur. Comment se fait-il que certains savants ne le sachent pas ? »