Droit

Droits des femmes: reconnaître une dualité anthropologique?

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Droits des femmes: reconnaître une dualité anthropologique?
Une proposition de loi déposée à l’occasion de la journée internationale du droit des femmes, mardi 8 mars 2016, vise à faire reconnaître les violences au sein du couple, et plus spécifiquement “une présomption de légitime défense pour les femmes battues”. Ce projet pose une question: comment faire reconnaître le droit des femmes sans reconduire une forme de binarisme?

À l’occasion de la journée internationale pour le droit des femmes, ce mardi 8 mars, la député Les Républicains Valérie Boyer dépose une proposition de loi relatives aux violences au sein du couple.

À la suite de la condamnation de Jacqueline Sauvage à dix ans de réclusion pour le meurtre de son mari violent qui la frappait depuis quarante-sept ans, Valérie Boyer aux côtés des deux avocates de la prévenue, imaginait un « état de légitime défense différé ». Aujourd’hui, la député plaide plutôt pour « une présomption de légitime défense pour les femmes battues ». Sa proposition vise à considérer non « pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, en raison de la répétition de violences conjugales, d’un trouble psychique ou neuropsychique, ayant altéré son discernement ou entravé le contrôle de ses actes ». Ce trouble psychique a un nom: le syndrome de la femme battue, « l’emprise ».

Bien sûr, cette proposition de loi s’appliquerait en principe indifféremment à tous, femmes et hommes. Cependant, sachant que chaque année, plus d'une centaine de femmes sont tuées par leur conjoint, soit une tous les trois jours, contre « seulement » une vingtaine d'hommes, dans quelle mesure doit-on prendre en compte la spécificité du sujet féminin par rapport au sujet de droit neutre ?


Dualité anthropologique

Pour Camille Froidevaux-Metterie, professeure de sciences politiques à l’université de Reims-Champagne-Ardenne, réfléchissant aux mutations de la condition féminine contemporaine, une « dualité anthropologique » existe. Dans un dialogue avec Sandra Laugier, elle soutient que « toute femme est à la fois un sujet universel neutre, un individu de droit légitimement destiné à investir le monde par son activité, et elle est un sujet de sexe féminin. Elle est les deux indissociablement ».

De ce point de vue, comment prendre en compte la violence faite aux femmes et le rapport de domination imposé par les hommes – en France, près de 223000 femmes de 18 à 75 ans subissent des violences conjugales graves, physiques ou sexuelles – sans opérer une torsion du sujet de droit, neutre aux yeux de la loi ? Et comment parler de la condition féminine en s’extirpant du carcan sexué ? Comment défendre le droit tout en se gardant de reconduire une forme de binarisme, en repensant de fond en comble « l’ancien partage privé-féminin vs. public-masculin » qui, selon Camille Froidevaux-Metterie, s’évanouit aujourd’hui « à la faveur d’un mouvement de convergence des genres » ?


Sortir de la caverne

Sandra Laugier témoigne dans le dialogue avec sa collègue de sa difficulté « à penser un double sujet : un sujet conforme à une vision universelle et un sujet différencié. Deux sujets, c’est beaucoup pour une même personne ! Nous sommes tous, toujours, un seul sujet, qui doit se débrouiller avec toutes sortes d’éléments, de tensions et de circonstances. » Elle ajoute que « le débat féministe s’est étoffé depuis les années 1960 sur les raisons de la sujétion des femmes. Les femmes étaient “inférieures” non seulement parce qu’elles étaient restreintes au domestique mais parce que ce domaine-là est dévalorisé. Mais l’est-il parce qu’il est le domaine féminin, ou y cantonne-t-on les femmes parce qu’il est dévalorisé ? Le concept de genre a permis de déplacer la question. L’un des acquis de cette deuxième, voire troisième vague du féminisme, est de s’interroger sur cette dévalorisation d’un domaine de la vie humaine qui est central, indispensable au fonctionnement ordinaire du monde, à notre forme de vie, et que l’on met sous le tapis. Toute la réflexion philosophique aussi le dévalorise : la philosophie, dans son modèle dominant, c’est sortir de la caverne pour atteindre le ciel des concepts, le dehors, la vie de la cité, c’est sortir de la maison, échapper à la vie ordinaire et à sa crasse ! Et je ne parle pas seulement des philosophes… » À bon entendeur...