Entretien
“S'il est des êtres humains qui savent se défendre, c'est bien les femmes” : entretien avec Camille Boutron
Formation d’élèves officiers de l’École militaire interarmes sous le commandement de l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, dans le Morbihan.© Martin Bertrand / Hans Lucas via AFP
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Cet article est issu du Hors-série n°64 de Philosophie magazine « L'art de la guerre », en kiosque le 13 mars 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Qu’a changé la féminisation des armées ? Les femmes sont-elles des militaires comme les autres ? Combattent-elles différemment ? La sociologue Camille Boutron, autrice de Combattantes. Quand les femmes font la guerre (Les Pérégrines, 2024), interroge les implications d’une révolution profonde qui ne s’est pas faite sans hostilité.
Pourquoi les femmes ont-elles été si longtemps tenues à distance des affaires militaires ?
Camille Boutron — Avant de dire pourquoi, demandons-nous si les femmes ont vraiment été tenues éloignées de la guerre historiquement. Du combat en tant que tel, des opérations sur le terrain, sans doute. Mais la guerre est bien plus complexe que ça ! C’est une économie, une organisation de la société, tout un ensemble de dynamique qui ne peut fonctionner sans les femmes. On cite souvent les guerres mondiales, la mobilisation totale : à l’arrière, les femmes ont joué un rôle pour soutenir l’effort de guerre, l’industrie de guerre. Elles ont pris la place des hommes dans les usines d’armement. Ce n’est pas une exception : même si ça a pris des formes spécifiques dans ces conflits-là, les rapports de genres ont toujours été mis en jeu dans la guerre. Et la guerre est un système dans lequel les femmes ont toujours joué un rôle essentiel. Comme en temps de paix. Avant que le féminisme ne fasse bouger les choses, les hommes monopolisaient les activités de production, de création, d’invention, etc. Mais ces activités reposaient sur le travail invisible et non reconnu des femmes, indispensables à la reproduction de la force de travail. Les femmes assuraient surtout des tâches dites « reproductives », qu’il s’agisse des tâches domestiques ou de faire et élever des enfants. C’était un peu la même chose dans la guerre : les hommes ne pouvaient conquérir, vaincre, détruire, s’illustrer dans des « hauts faits » qu’en s’appuyant sur le travail reproductif, sans gloire, des femmes : soigner les hommes, refabriquer l’armement détruit, renouveler la population, donc les armées, en permettant le renouvellement de la main-d’œuvre combattante. Les choses ont en partie changé avec la professionnalisation des armées, que ce soit dans le civil ou dans le militaire. D’autre part, il y a eu au cours de l’histoire des femmes combattantes, même si elles étaient bien moins nombreuses et visibles que les hommes. Il y a eu, en France y compris, des femmes qui ont pris les armes, qui étaient sur le champ de bataille – et pas seulement Jeanne d’Arc. Il faudrait aussi souligner que, sous l’Ancien Régime, le partage entre le militaire et le civil est moins clair. Beaucoup de femmes suivent leurs maris pendant les guerres. Même sans combattre, elles sont au cœur des affrontements et pas juste à l’arrière du front.
Mais pourquoi les femmes ne pouvaient pas faire la guerre comme les hommes ?
C. B. — La question est moins « qui fait la guerre ? » que « qui a le droit de faire la guerre ? » Bien que prendre le risque de mourir sur un champ de bataille ne soit pas, a priori, un privilège, la réalité est plus complexe. Prenez la Troisième République : on voit qu’avec la conscription, qui institue le service militaire obligatoire, citoyenneté et masculinité se co-construisent. Le devoir militaire de défendre sa patrie est une des facettes d’un privilège qu’ont les hommes. Les femmes sont exclues de ce système : elles n’ont pas à aller se faire massacrer au front, mais elles sont privées d’une citoyenneté pleine et entière. Le retrait de femmes des champs de bataille doit se lire dans une perspective d’exclusion du champ politique, des sphères de prises de décision. Maintenir les femmes éloignées du combat, c’est les maintenir éloignées du pouvoir. Les choses changent avec la féminisation, mais il reste beaucoup à faire.
Dans l’armée française, aujourd’hui, quelle place occupent les femmes ?
C. B. — Il y a environ 16 % de femmes dans l’armée française. Sur le papier, elles peuvent faire carrière comme les hommes. Dans les faits, ce n’est pas le cas. Les différentes armées (terre, air, marine...) décident encore comment les femmes les intègrent. En sortant de Saint-Cyr, il faut choisir une école d’application et les plus prestigieuses d’entre elles sont difficilement accessibles aux femmes. La cavalerie, par exemple, bénéficie d’un fort capital symbolique mais reste largement réservée à ceux considérés comme « les plus forts ». La sous-culture militaire dit aux femmes : vous êtes les bienvenues, mais restez à votre place (« de femmes »), celle qu’on a décidée – vous ne concurrencerez pas les hommes. Et c’est intériorisé par les femmes, qui n’essaient souvent même pas de faire cavalerie. Résultat : malgré la féminisation de l’armée, certaines spécialités et certains postes restent exclusivement masculins.