Le billet des livres
Cherchez l’erreur, avec Gianrico Carofiglio ! Le billet de Martin Legros
©Rivages
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 194 de Philosophie magazine « La mort, autant s’y préparer », en kiosque le 30 octobre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
C’est une des tendances positives du droit public et du management contemporain : reconnaître aux administrés ou aux acteurs du monde du travail le droit de se tromper… à condition de se mettre en conformité avec la règle ou de rectifier le tir une fois le mauvais pas constaté. Au-delà de la définition du « droit à l’erreur », on voit se développer un discours qui valorise le risque et l’improvisation, rappelant que certaines des grandes découvertes techniques ou scientifiques ont été le fruit d’erreurs ou de hasards – la célèbre sérendipité. Mais, souvent, ces appels à oser l’erreur et l’échec s’accompagnent dans les faits – pour ceux qui ont l’audace de sortir des clous… et n’obtiennent pas les résultats escomptés – d’un rappel à l’ordre. Le petit essai de Gianrico Carofiglio, Éloge de l’erreur et de l’ignorance (Bibliothèque Rivages) a le mérite d’éviter cet écueil. Ex-magistrat devenu essayiste et romancier à succès en Italie, il commence par signaler qu’en dépit de la culture du doute de nos systèmes pénaux, les erreurs judiciaires y sont légion : les témoignages sont fragiles ou reconstruits, les experts souvent incompétents, les aveux d’innocents s’accusant sous pression réguliers et les biais des juges innombrables. Une justice robuste est, selon Carofiglio, consciente de ce travers et « utilise le doute et l’erreur comme instruments de travail ». Se penchant ensuite sur la place des erreurs et de l’ignorance dans la logique des découvertes scientifiques, l’auteur défend, avec force exemples surprenants, une éthique de la métacognition : le bon scientifique est celui qui est capable d’observer ses propres erreurs et ses propres biais… sans pour autant être tétanisé par la peur de se tromper – là est tout l’équilibre à trouver. Comme dans les arts martiaux, il faut « apprendre à bien tomber », car « plus on a peur de tomber, plus on s’efforce d’éviter la chute et plus on est vulnérable ». Dans l’action, cette éthique implique une attitude mêlant vigilance et improvisation, ce qu’il appelle l’« outre-intention », soit la capacité d’intégrer les conséquences imprévues de nos décisions, celles qui échappent à nos intentions et à nos plans, mais « produisent des effets plus vastes et plus profonds que ce que nous avions prévus ». Et de conclure, avec Goethe et l’esprit du temps, « ces sont les erreurs qui rendent les gens dignes d’intérêt », vis-à-vis d’eux-mêmes comme des autres. C’est pas faux !