Dossier / “Peut-on être en accord avec soi-même ?”
Claire Sergent : “On explique sa trajectoire de vie en créant un personnage”
© Joachim Eskildsen/Institute Artist
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Cet article est issu du numéro 173 de Philosophie magazine « Peut-on être en accord avec soi-même ? », en kiosque le 21 septembre 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Nous sommes moins libres et cohérents que nous le pensons… et surtout prêts à justifier nos comportements à tout prix ! Voici l’enseignement des neurosciences qu’expose ici la chercheuse Claire Sergent.
« Être en accord avec soi-même », qu’est-ce que cela signifie du point de vue des neurosciences ?
Claire Sergent : Cela renvoie aux observations des sciences cognitives et à une dualité dans les modes de traitement de l’information. Si l’on schématise, nous employons un mode de traitement de l’information automatique, rapide et efficace, mais aussi un mode de traitement plus lent, flexible et réflexif, davantage lié à ce qu’on peut appeler « soi ». Un aspect du comportement renvoie au système limbique, aux motivations de base, la faim, la sauvegarde, l’appétit sexuel, etc. Selon les espèces animales viennent s’ajouter des couches de contrôle. Par ailleurs, chez les humains, les comportements ne sont pas uniquement déterminés par des buts primaires. Une expérience célèbre consiste à mettre un enfant dans une pièce face à un cookie. On lui dit : « Là, je te laisse, et si, quand je suis revenu, tu n’as pas mangé le cookie, tu en auras deux. » Être capable de refréner une envie immédiate en planifiant une récompense plus grande dans le futur est un ajout évolutif typique de l’humain, qui met en jeu des structures de contrôle du lobe frontal. Les enfants, selon leur âge, développent cette capacité et finissent par être capables de franchir cet intervalle de temps qui les sépare d’une plus grande récompense.
Dans quelle mesure notre passé participe-t-il de cette simulation ?
La capacité à se projeter dans le futur fait appel au raisonnement contrefactuel : si je fais ceci, que risque-t-il de se passer ? Cette machinerie repose sur les systèmes de mémoire. Les personnes qui ont des atteintes à l’hippocampe – une structure qui permet d’encoder les mémoires épisodiques, comme « j’ai fait ceci ce midi » – ont un problème avec l’enregistrement du passé mais aussi avec la simulation de l’avenir. S’agissant du lien entre la mémoire et la construction de soi, on distingue un soi dans le présent immédiat, dont la capacité à sentir son propre corps dans l’espace comme sujet distinct du monde, et la construction d’un soi plus autobiographique. Une mémoire à la fois implicite et explicite. On se raconte ce qu’on est, en s’associant certains caractères qu’on est capable d’expliciter aux autres ou d’écrire dans son journal. On explique sa trajectoire de vie en créant un personnage. Les humains ont une forte propension à se raconter des histoires sur eux-mêmes et à justifier leur comportement – les écrivains qui rédigent des autobiographies poussent cet exercice au paroxysme. Or des expériences démontrent que ces justifications ne correspondent pas toujours aux raisons véritables. L’une d’elles est connue sous le nom de « choice blindness », la « cécité au choix ». Des chercheurs ont demandé à des participants de juger à partir de deux photos qu’ils leur montraient rapidement, quelle personne leur paraissait la plus attirante. Ensuite, l’expérimentateur repose les deux photos face contre table et fait glisser la photo retenue par le participant pour qu’il l’examine plus précisément. Mais dans ce mouvement, par un tour de passe-passe, la photo retenue est remplacée par celle qui n’a pas été choisie. Deux observations surprennent. La première, c’est qu’une très grande partie des participants, environ 70 %, ne se rendent pas compte du tour de passe-passe. On surestime en fait beaucoup nos capacités d’attention. La seconde, c’est qu’ils justifient leur sélection malgré tout, quitte à entrer en contradiction avec leur choix initial, et cela sans même s’en rendre compte.