Entretien
Philippe Duclos : “Je suis responsable de la vie du personnage, car je suis le seul à pouvoir le faire exister”
L’acteur français Philippe Duclos qui joué sept saisons durant dans la série “Engrenages”, ici au festival MIPTV à Cannes, le 3 avril 2017. © Valery Hache/AFP
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Entre l’acteur et son personnage s’établit une relation mystérieuse. Le personnage ne peut exister sans l’être de chair qui l’incarne… et pourtant, il paraît posséder une existence autonome, une vie propre. Fantôme plus que fantasme, cette présence évanescente hante l’acteur. Philippe Duclos, qui incarna le juge Roban dans la série Engrenages, en a fait l’expérience. Il le raconte, sous la forme d’une fiction, Le Juge et son fantôme (Éditions des Équateurs, 2021).
Pourquoi le juge Roban, que vous avez incarné dans la série Engrenages, occupe-t-il une place particulière dans votre vie, au point de lui consacrer un livre ?
Philippe Duclos : J’ai joué des personnages intéressants, au cinéma. Mais la durée, la continuité d’un rôle, abandonné et repris sur une quinzaine d’années, la possibilité de le travailler de manière très approfondie, tout cela a donné au juge Roban une densité beaucoup plus grande. Maintenant, il y avait aussi, entre ce personnage et moi, une sorte de proximité, des traits communs. Spinoza, que j’évoque dans le livre, parle de la « composition des rapports », et de la joie qu’elle produit. C’est exactement cela. Il n’est pas question de s’identifier complètement à un personnage, mais on ne peut jouer un rôle sans avoir rien de commun avec lui. Stanislavski montre très bien comment un personnage se dévoile peu à peu, par bribes, par petites touches. Dans La Construction du personnage, il raconte l’histoire d’un jeune acteur en quête de son rôle, hanté par une figure qu’il n’arrive pas à saisir. Peu à peu, quelques traits apparaissent : il a une voix perchée, les mains moites. Petit à petit, le personnage se compose. C’est comme cela, je crois, que fonctionne l’imaginaire de l’acteur.
Mais ce corps du personnage qui se dévoile, c’est paradoxalement celui de l’acteur…
Oui. Il y a plus d’étrangeté en nous qu’on ne le croit, et jusque dans notre corps. Faites, par exemple, l’expérience de vous voir en train de marcher. C’est très déconcertant ! Un véritable choc. On ne se reconnaît pas. Cela arrive même parfois quand on se regarde dans un miroir. Dans cette distance que nous prenons avec nous-mêmes, une sorte d’étrangeté se révèle.