La lettre du mardi
Comment bien nommer ce qui se passe à Gaza ?
Des enfants au milieu des décombres de l'école Fahmi Al-Jarjawi dans la ville de Gaza, le 26 mai 2025, à la suite d'une frappe israélienne. ©Majdi Fathi/NurPhoto/AFP
« Les mots manquent pour dire l’horreur en cours à Gaza. Si l’effroi et la colère sont partagés par la majorité des observateurs, dont la France, un consensus linguistique paraît plus difficile à établir, avec, en point de mire, le débat sur l’utilisation du terme “génocide”. Pourquoi est-il si difficile de qualifier, dans le brouillard sanglant de la guerre, ce qui se passe à Gaza ?
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Parler de “guerre à Gaza” est devenu un euphémisme depuis des mois, et encore plus avec le lancement début mai de l’opération “Chariots de Gédéon”. Tous les jours, des dizaines d’enfants meurent sous les bombes ou en raison du manque de nourriture et de soins. La famine guette toute la population. Officiellement, Benyamin Netanyahou a trois objectifs : “Vaincre le Hamas, ramener [les] otages et s'assurer que Gaza ne soit plus une menace.” Son ton jusqu’au-boutiste fait peur : “À la fin de l’opération, tout le territoire de la bande de Gaza sera sous contrôle sécuritaire d’Israël, et le Hamas sera entièrement et totalement vaincu.” Le Premier ministre israélien approuve le plan de Donald Trump, qui propose de “nettoyer” (sic) Gaza en déplaçant les Palestiniens vers l’Égypte ou la Jordanie. Israël prévoit pour l’instant d’instaurer trois sites de regroupement de civils : la ville de Gaza, la zone d’Al-Mawasi et celle de Deir el-Balah.
Il n’est plus de doute possible : nous faisons face à une “annexion” et à un “nettoyage ethnique”. Celles et ceux qui continuent de défendre Netanyahou ou qui contestent, pour le plaisir douteux de jouer sur les mots, cette double évidence, se donnent du mal pour rien, puisque même les belligérants en assument l’intentionnalité et l’effectivité. Visé par un mandat d’arrêt international, Netanyahou nie évidemment ces accusations stricto sensu – sans quoi il serait mis aux fers. Mais il se livre à un enfumage mental qui est permis, je crois, par deux grands éléments. D’un côté, la post-vérité propre à notre époque, où les mots ne sont plus corrélés aux choses : Israël trucide aveuglément, mais son armée se revendique comme “la plus éthique au monde”. D’un autre côté, des niveaux de langage complexes où l’éthique, le politique et le juridique s’entremêlent – et parfois se contredisent. Résultat : tandis qu’on ergote sur les mots, le massacre se poursuit.
On peut ainsi se demander si la focalisation du débat sur le mot “génocide” joue vraiment en sa défaveur. Ce matin encore, 300 écrivaines et écrivains signent une pétition en une de Libération pour reconnaître un “génocide” à Gaza. On peut comprendre la démarche, mais que fait-elle avancer ? Ne vient-elle pas créer du dissensus là où l’on pourrait au contraire créer un socle définitionnel solide, et dans la foulée des mesures contraignantes ? Rappelons qu’au regard du droit, le mot “génocide” suppose l’intention d’exterminer un groupe humain. Contrairement à ce que la tribune indique, de nombreux juristes, telle Mathilde Philip-Gay, estiment qu’il est encore trop tôt pour se positionner... alors que les “crimes de guerre” et “crimes contre l’humanité” (tant du côté israélien que gazaoui) semblent déjà démontrés. Ces accusations, rarissimes dans l’histoire, ne sont-elles pas suffisantes ?
“Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde”, écrit Albert Camus. Quand j’entends cette célèbre formule, j’y associe toujours une remarque qu’une professeure aimait à répéter : “Il faut toujours se demander : qui parle ?” Chez Camus, l’infinitif du mot “nommer” laisse penser qu’il existerait un locuteur neutre, omniscient, qui aurait un pouvoir absolu sur la dénomination du monde. Dans la Bible, c’est Dieu. Mais nous vivons dans une démocratie. Le risque y est inverse : non pas la toute-puissance du langage mais sa bascule vers l’impuissance. Qui parle ? Chaque groupe social, tenté d’imposer sa définition pour peser sur les consciences, quitte à ouvrir un débat sans fin. Sur la question du “génocide”, la justice tranchera. On peut très bien se garder d’employer ce mot pour l'instant tout en reconnaissant l’indignité absolue des actions commises et l’urgence de secourir la population.
Le temps des paroles a cessé, il faut passer aux actes. Les possibilités ne manquent pas : sanctions économiques, expulsion de diplomates israéliens, reconnaissance de l’État palestinien, venue symbolique du président Macron à Gaza – à l’instar de celle de François Mitterrand en 1992 à Sarajevo –, franchissement des frontières pour apporter de l’aide humanitaire en vertu du droit d’ingérence, pression sur les États arabes voisins, etc. De sorte que le monde soit assuré d’une chose, pour notre dignité à tous : le malheur de Gaza n’est pas une fatalité. »