Tintin et le trésor de la philosophie
Comment décoloniser “Tintin au Congo” ?
© Hergé/Moulinsart 2020
La philosophie vous angoisse avec ses systèmes alambiqués, son vocabulaire compliqué et ses phrases obscures ? Et si vous vous laissiez guider par Tintin, Haddock, Tournesol et la Castafiore ? Éthique, politique, épistémologie, métaphysique : les aventures du plus célèbre reporter belge posent d’innombrables questions avec une simplicité déconcertante. Un véritable manuel de philosophie. C’est ce que nous avons essayé de montrer dans notre dernier numéro hors-série, Tintin et le trésor de la philosophie.
Prenez un exemple : Tintin au Congo. Est-il encore possible de lire – et comment – cet album, l’un des premiers de Hergé, une commande politique en réalité, destinée à vanter la mission civilisatrice de la Belgique coloniale et à susciter des vocations de missionnaire en Afrique ? Alors même qu’il reste en Europe comme en Afrique l’un des albums de Tintin les plus vendus, on ne peut plus le lire ni le faire lire de manière tout à fait naïve à des enfants. Et la question d’une édition critique, qui le transforme en un véritable document historique attestant de tous les préjugés racistes de l’âge colonial, semble s’imposer…
C’est la démarche critique et distanciée que propose l’universitaire Felwine Sarr, spécialiste de la pensée et de la culture africaine, dans sa relecture de Tintin au Congo. Il nous invite à déchiffrer et à déconstruire tous les dispositifs narratifs, idéologiques et même esthétiques qui procèdent dans ce récit à la « naturalisation de l’Autre ». On prend alors la mesure de la puissance de ces dispositifs, qui se sont imprimés durablement dans les esprits et la culture coloniale et sont, pour certains, encore présents dans la culture occidentale contemporaine. À ce titre, la lecture de Tintin au Congo peut être conçu comme un exercice de pensée décoloniale.