Hors-série "S'initier à la philosophie"

Comment muscler son étonnement

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Comment muscler son étonnement

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Ça ne se décide pas : l’étonnement est par nature imprévisible. Comment s’y exercer ? En s’intéressant, suggère Georges Perec, à « ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel ». Commencez par chausser les lunettes de quelques philosophes, ensuite essayez avec les vôtres.

 

Saveur, sens et sensation

Un exemple : le goût du camembert de Clément Rosset

« Impossible de décrire la saveur d’un camembert, bien qu’il existe des quantités de camemberts, dans la mesure où cette saveur est singulière et diffère de celle de tout autre fromage. En tant qu’objet existant et consommable, le camembert possède si l’on veut une certaine “identité personnelle” que perçoivent et apprécient ses amateurs (identité il est vrai plus reconnaissable que connaissable et descriptible). Mais cette particularité ne fournit aucun argument valable en faveur de son identité personnelle qui suppose une perception de son propre moi et de sa propre singularité qui manque évidemment au camembert. Imaginons pourtant un instant que le camembert, par une métamorphose prodigieuse, devienne un camembert savant, doté de pensée et de sensibilité à l’instar de l’homme. Il serait alors sans doute capable d’identifier la saveur des autres fromages, il sentirait aussi la dureté des dents qui le dévorent. Mais il n’en saurait pas plus long sur son identité personnelle, incapable qu’il serait de reconnaître sa propre saveur. » Clément Rosset, L’Objet singulier (1979)

 

À votre tour, décrivez :

1. Les trous du gruyère

Piste : l’essence du gruyère, c’est le fait d’être menacé, de l’intérieur, par une néantisation, c’est-à-dire les trous. Comme dit le fameux syllogisme : « Plus il y a de gruyère, plus il y a de trous ; plus il y a des trous, moins il y a de gruyère ; donc plus il y a de gruyère, moins il y a de gruyère. »

 

2. Une couleur

Piste : sous lumière verte, l’habit du petit chaperon rouge paraîtra noir. C’est scientifiquement explicable mais insuffisant : « Les couleurs sont des propriétés du monde phénoménal lui-même, c’est-à-dire du monde considéré dans sa relativité à nous », explique Claude Romano dans De la couleur (2020).

 

Corps propre

Un exemple : Merleau-Ponty et la sensation des mains qui se touchent

« Si ma main gauche touche ma main droite, et que je veuille soudain, par ma main droite, saisir le travail de ma main gauche en train de toucher, cette réflexion du corps sur lui-même avorte toujours au dernier moment : au moment où je sens ma gauche avec ma droite, je cesse dans la même mesure de toucher ma main droite de ma main gauche. […] Ma main gauche est toujours sur le point de toucher ma main droite en train de toucher les choses, mais je ne parviens jamais à la coïncidence ; elle s’éclipse au moment de se produire, et c’est toujours de deux choses l’une : ou vraiment ma main droite passe au rang de touché, mais alors sa prise sur le monde s’interrompt, ou bien elle la conserve, mais c’est alors que je ne la touche pas vraiment, elle, je n’en palpe de ma main gauche que l’enveloppe extérieure. »

Maurice Merleau-Ponty, Le Visible et l’Invisible (1988)

 

À votre tour, décrivez :

1. La respiration d’un dormeur

Piste : l’un des plus célèbres passages de La Recherche proustienne : « Dans la plénitude du sommeil, le corps d’Albertine s’ouvre aux dimensions du grand Tout, sa respiration est en phase avec le rythme du Temps, avec le flux et le reflux de la mer, avec le souffle cosmique par lequel nous sommes, nous nous mouvons et nous vivons. »

 

2. Une goutte de sueur

Piste : (une parmi de nombreuses !) je suis capable de « voir mes mains », dit Sartre, mais je peux aussi « sentir l’odeur de ma sueur ». Mon corps devient « un objet parmi les objets » : en suant – et en sentant que je sue –, je deviens un objet
du monde au milieu des autres, je me diffuse.

 

Chose

Un exemple : Heidegger et la cruche

« Ce qui fait de la cruche une chose consiste en ceci qu’elle est en tant que vase. Nous percevons la qualité du contenant du vase lorsque nous remplissons la cruche. Pour ce qui est de contenir, le fond et les flancs de la cruche s’en chargent manifestement. Mais doucement ! Lorsque nous remplissons la cruche de vin, versons-nous le vin dans la paroi et dans le fond ? Tout au plus versons-nous le vin entre les flancs et sur le fond. Les flancs et le fond de la cruche sont bien ce qui, dans le vase, ne laisse pas passer. Seulement ce qui ne laisse pas passer n’est pas encore ce qui contient. Remplissons la cruche, le liquide tombe alors dans la cruche vide. Le vide est dans le récipient ce qui contient. Le vide, ce qui dans la cruche n’est rien, voilà ce qu’est la cruche en tant qu’elle est un vase, un contenant. […] Comment le vide de la cruche contient-il ? Il contient en prenant ce qui est versé. Il contient en retenant ce qu’il reçoit. Le vide contient de deux façons : en prenant et en retenant. »

Martin Heidegger, « La Chose » dans Essais et Conférences (1993)

 

À votre tour, décrivez :

1. Une bougie de cire en train de fondre, de changer d’état

Piste : prenez une bougie, rapprochez-la d’une flamme. Observez sa métamorphose. Descartes part d’une observation similaire avec un « morceau de cire qui vient d’être tiré de la ruche » pour comprendre pourquoi nos sens ne donnent jamais une connaissance complète d’un objet.

 

2. Un robot aspirateur.

Piste : rien à voir avec Westworld ? À vous de voir, mais dès lors qu’une machine transforme notre mode de vie, elle devient existentielle, dit le philosophe Dominique Lestel.

 

« S’étonner c’est penser. » Ludwig Wittgenstein