Entretien

Yves Cusset : “Le pouvoir de l’humour est de transformer le désespoir en objet d’étonnement”

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Yves Cusset : “Le pouvoir de l’humour est de transformer le désespoir en objet d’étonnement”

© Yves Cusset © Astrid di Crollalanza

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En juillet, au festival OFF d’Avignon, le metteur en scène, comédien et philosophe Yves Cusset met à l’honneur deux spectacles humoristiques profonds : Rien ne sert d’exister et Le Tout Petit Prince minuscule. Une plume naïve et poétique nous emmène avec légèreté dans les méandres des grandes questions existentielles qui nous habitent tous, pour y répondre avec humour — et philosophie.

 

Est-ce le rire qui provoque la pensée, ou la pensée qui provoque le rire ?

Yves Cusset : Quelle belle question dialectique… Vous avez le sens de la problématique, vous ! Je crois que le mouvement de la pensée, sa dimension réflexive, est plutôt un inhibiteur de l’hilarité. Physiologiquement d’ailleurs, la tension de la pensée est assez incompatible avec le relâchement du rire. À l’inverse, je crois au pouvoir qu’à le rire de provoquer la pensée, par sa dimension d’interpellation. Cela fait écho à un sentiment fondateur de la philosophie qui est l’étonnement. Il y a un type de rire en particulier qui m’intéresse : celui qui naît d’une découverte à nos dépens de l’absurdité dans laquelle nous sommes englués, comme une fenêtre ouverte sur notre condition et son côté comique. Ce rire-là provoque la pensée, voire est lui-même pensée. Je reprends une citation de Jean-Luc Nancy (que je crois avoir inventé, à force de la dire sans jamais la retrouver) : « Le rire est la pensée du corps. » Dans le rire, il y a à l’oeuvre une compréhension intuitive de ce que nous sommes, un accès immédiat à soi. D’abord, on est heureux de rire, on veut que ça continue… mais on rit aussi parce qu’on sent qu’on comprend quelque chose, et ça nous rend allègre.

“L’humour est un moyen de faire éclater la frontière entre la légèreté et la gravité : en riant, on ne sait plus ce qui est léger ou pas”
Yves Cusset

 

D’accord… mais vous ne traitez pas de sujets très drôles dans vos spectacles : comment ne pas accueillir un migrant chez soi, par exemple ! Peut-on rire de choses aussi graves ?

L’humour est un moyen de faire éclater la frontière entre la légèreté et la gravité : en riant, on ne sait plus ce qui est léger ou pas. Les questions sont a priori graves, j’aborde en particulier les grandes questions existentielles qui touchent aux extrémités de la vie, à la naissance et à la mort. Mais on ne rit justement que de cette découverte étonnante qu’il n’y a pas de raison de désespérer de ce qui est désespérant ! Voilà l’une des phrases qui résume très bien l’humour, et que l’on doit au psychologue Paul Watzlawick (encore une fois, je ne suis pas sûr) : « La situation est désespérée, mais elle n’est pas grave. » Le pouvoir de l’humour est de transformer le désespoir en objet d’étonnement, même pour les personnes qui sont les premières concernées. On rit d’ailleurs souvent de ce qui devrait normalement nous affecter, nous mettre en peine.

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