“Falsafa” à l’Institut du monde arabe
Cristina Cerami : “Chez Averroès, la femme n’est pas considérée comme un être inférieur”
Averroès. Image d’illustration. © William L. pour PM
Qu’est-ce qu’être une femme, pour Averroès ? C’est la question que posera la chercheuse Cristina Cerami lors de sa conférence à l’Institut du monde arabe, mardi 5 mai. Elle nous présente sa réflexion en avant-première.
« Qu’est-ce qu’être une femme ? Averroès et la définition de l’humain » La conférence de Cristina Cerami aura lieu en accès libre à l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, le mardi 5 mai. Retrouvez toutes les infos sur le site de l’IMA. En partenariat avec Philosophie magazine.
Pourquoi Averroès s’intéresse-t-il à la définition de la femme ?
Cristina Cerami : Cette question s’intègre dans une réflexion plus large sur la définition de l’être humain. Averroès se demande si le fait d’être une femme ou un homme, autrement dit la différence sexuelle, est constitutif du fait d’être un humain. Sa réponse est négative : cette différence ne relève pas de l’essence propre de l’être humain, elle découle plutôt de la constitution matérielle des individus de l’espèce, elle-même déterminée par la complexion, c’est-à-dire l’équilibre des qualités premières (chaud, froid, sec, humide), qui conditionne la manière dont leurs facultés se réalisent. En s’inscrivant dans une tradition aristotélicienne, celui que l’on surnomme le « Commentateur » affirme ainsi que l’être humain n’est pas défini par le fait d’être un homme ou une femme, mais par le fait d’être doué de raison et de parole (logos, en grec ancien) ainsi que d’une âme, d’un intellect (noûs). À cet effet, la femme est un être doué de rationalité au même titre que les hommes.
Aristote n’a pas que des mots tendres envers les femmes, exclues politiquement de la Cité. Comment se positionne Averroès par rapport à cela ?
Vous faites sûrement référence au texte des Politiques d’Aristote. Il est vrai que dans ce traité, bien que les femmes aient accès au logos et au noûs – ce qui est déjà une forme d’égalité – elles ne disposent pas d’une faculté délibérative pleinement efficace dans l’ordre de l’action. Aristote précise en effet qu’elles possèdent la faculté de délibérer, mais « sans autorité ». C’est comme si la réalisation de leur capacité intellectuelle, leur capacité à délibérer, se faisait plus faiblement. D’où leur exclusion du gouvernement de la Cité, chez Aristote, au même titre que les esclaves et les enfants. Cela dit, et c’est une précision de taille, Averroès n’a pas accès à ce texte ! Et il ne dira jamais que les femmes sont naturellement inférieures aux hommes. Averroès insiste plutôt sur la différence de constitution entre les deux sexes. Pour l’étayer, il s’appuie sur deux textes majeurs, la Métaphysique d’Aristote et La République de Platon, qu’il lit à travers un épitomé [un abrégé] réalisé par Galien. Averroès juge que la femme a, en raison de sa complexion singulière, une forme de faiblesse, mais que cette caractéristique ne conduit jamais à l’impossibilité pour chaque individu de sexe féminin de réaliser les plus hautes tâches de l’esprit, notamment la philosophie et la gouvernance de la société civique.
“Pour Averroès, il y a entre les deux sexes une simple différence de constitution. La différence sexuelle ne constitue pas l’essence de l’humanité”
Comment se manifeste la différence sexuelle, selon Averroès ? Est-ce qu’elle se traduit seulement au niveau des appareils génitaux ?
Non. S’inspirant de la physique d’Aristote et de la médecine galénique, Averroès développe l’idée que la femme a une chaleur moins importante que l’homme et que cet élément a des conséquences sur la réalisation de l’ensemble de ses fonctions. En réalité, du point de vue de leur essence, les deux sexes ont exactement les mêmes potentialités, selon Averroès, mais la relative froideur physiologique des femmes rend plus difficile l’actualisation de ces potentialités. La nature ne faisant rien en vain, il ne faut pas tant y voir le signe d’une infériorité naturelle que, au contraire, une variation nécessaire dans la constitution des êtres, ordonnée au bien de l’espèce. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre, chez Aristote, la séparation des sexes comme la conséquence d’un certain degré de perfection dans l’ordre du vivant.
À mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie des êtres, les vivants les plus accomplis se caractérisent par un degré de chaleur plus élevé, qui constitue le principe non seulement de la génération, mais plus largement de l’ensemble des opérations vitales. Dans la génération de ces espèces, la chaleur requise pour assurer la fonction active, c’est-à-dire la transmission de la forme, est trop élevée pour se trouver dans le même individu que le principe matériel qui reçoit cette action. Une telle chaleur, on pourrait dire, serait plus « destructrice » que génératrice. C’est pourquoi ces fonctions se trouvent nécessairement réparties entre deux individus distincts : d’un côté, le mâle, en tant que principe actif, associé à une plus grande chaleur, fournit la forme ; de l’autre, la femelle, en tant que principe matériel, en reçoit l’actualisation.
En suivant cette doctrine. Averroès pense donc une forme de complémentarité des sexes qui permet au genre humain de se déployer dans toute sa perfection. On voit bien que dans cette ontologie du vivant, la femme n’est pas considérée comme un être inférieur, minoré. Elle existe en vue du meilleur, pour remplir un rôle biologique qui sert à l’excellence de l’espèce.
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N’est-ce pas une manière de légitimer l’infériorisation des femmes ?
Non, parce que, pour Averroès, la question de la diversité dans la capacité d’accomplir les activités humaines vaut de manière analogue pour les hommes et pour les femmes. Il n’existe pas, d’un côté, « la femme » comme un type homogène, et de l’autre, des hommes pleinement réalisés : dans les deux cas, on trouve une grande diversité d’individus, aux constitutions et aptitudes différentes. Ainsi, parmi les hommes comme parmi les femmes, seule une minorité d’individus est capable d’accéder aux formes les plus élevées de réalisation, tandis que la majorité ne l’est pas. Il n’existe pas un sous-groupe qui serait « la » femme et qui agirait par essence comme ceci ou comme cela, encore moins qui aurait vocation à rester au foyer et à ne vivre que pour son rôle de mère.
Averroès constate qu’il y a une sorte de régularité statistique : certaines activités – comme la couture ou la pratique musicale – sont davantage en accord avec les dispositions de nombreuses femmes. Mais il précise aussitôt que cela n’implique aucune exclusion de principe : il reconnaît qu’il existe des femmes capables de participer à la guerre, et admet qu’il n’est pas impossible que certaines accèdent aux fonctions les plus élevées, qu’il s’agisse de la philosophie, du gouvernement ou même de l’imamat. Pour expliquer ces disparités, il ne s’appuie pas que sur le donné biologique. Il met aussi en avant des contraintes historiques, culturelles, relatives à certaines sociétés qu’il considère comme imparfaites, voire corrompues. Pour résumer ce point complexe : au niveau du groupe, la femme a moins de chances de réussir dans l’ensemble de ses activités, mais au niveau de l’individu, certaines femmes peuvent y parvenir mieux que des hommes.
“Selon lui, seule une minorité d’individus est capable d’accéder aux formes les plus élevées de réalisation, tandis que la majorité ne l’est pas. Et ceci est valable pour les hommes comme pour les femmes”
Vous dites que les femmes ne constituent pas un “sous-groupe”. Mais Averroès les distingue pourtant des hommes. Que forment-elles, si elles ne sont ni un genre séparé, ni une espèce autre, ni un sous-groupe de cette espèce ?
Pour bien comprendre l’ontologie de la différence sexuelle chez Averroès, on peut la comparer aux nombres. Les nombres sont nécessairement pairs ou impairs. De même, l’espèce humaine se divise nécessairement en homme et femme. Le numéro 4, par exemple, n’est pas un nombre parce qu’il est pair. Il est pair parce que c’est un nombre. De la même façon, on n’est pas un être humain parce qu’on est une femme, mais on est une femme parce qu’on est un être rationnel. Cela signifie que la différence sexuelle ne constitue pas l’essence de l’humanité. Pour dire les choses de manière encore plus paradoxale, la femme, en tant que femme, n’a pas de définition chez Averroès. Parce que ce qu’elle est, c’est un être humain. On ne peut pas lui accoler une autre définition. Mais le fait d’être une femme, cela ne relève pas d’un accident comme le fait, par exemple, d’être blonde ou brune. Il s’agit d’un type d’accident particulier, que dans le vocabulaire métaphysique technique, Averroès nomme « un accident essentiel ». La différence sexuelle est coextensive à l’espèce humaine mais elle reste externe à son essence. Elle ne rentre pas dans la définition de l’être humain.
Au risque de l’anachronisme, pensez-vous qu’Averroès peut aider à enrichir les études de genre actuelles ?
Ce n’est pas totalement aberrant de l’imaginer. Si Averroès tient à l’idée de différence sexuelle, qui n’est pas partagée par toutes les personnes qui travaillent dans le champ des gender studies, il réfléchit dans un cadre plus global qui va, en un sens, vers une sorte de continuité au niveau de l’ensemble. La différence entre femmes et hommes ne correspond pas à une division de l’humanité en deux réalités distinctes. Elle s’inscrit au sein d’une même espèce, conçue comme un continuum, à l’intérieur duquel les individus se distinguent par des variations dans la réalisation. On pourrait dire qu’Averroès défend une égalité relative entre les sexes, et qu’elle tend en général vers une égalité réelle, dans la limite de ce que la nature établit.