Daniel Mendelsohn. Une journée dans la vie d’un helléniste passionné
© Emmanuel Polanco
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Cet article est issu du numéro 115 de Philosophie magazine « Pourquoi est-il si difficile de changer ? », en kiosque le 30 novembre 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Les humanités classiques, la connaissance du grec ancien peuvent-elles illuminer notre quotidien en 2017 ? Tel est le pari de ce romancier et universitaire américain, dont vient de paraître en France “Une Odyssée. Un père, un fils, une épopée”.
7h15
D’un geste maladroit, vous renversez votre tasse, le café éclabousse votre pyjama. Une vieille expression vous vient à l’esprit : arkhê kakôn !
Arkhê signifie en grec « le commencement » et kakos « ce qui est mauvais ». L’expression arkhê kakôn, le « commencement de tous les maux », que l’on trouve dans l’Odyssée, n’est pas à prendre à la légère : elle s’applique à des catastrophes historiques. Dans une comédie, un personnage pourrait renverser sa tasse et s’exclamer arkhê kakôn ; le public grec aurait ri. D’ailleurs, votre suggestion offre l’occasion de méditer sur la différence entre tragédie et comédie. Les Grecs considéraient l’univers comme foncièrement indifférent à l’expérience humaine, voire hostile. Ils étaient pessimistes. Demain ne sera pas meilleur qu’aujourd’hui, le pire est certain : c’est tellement rafraîchissant, cette façon de voir ! J’ai toujours aimé le tempérament tragique des Grecs, ils offrent une bouffée d’air frais, surtout lorsqu’on baigne dans la culture populaire américaine saturée d’optimisme et de sentimentalisme. Or ce n’est pas un hasard si la même civilisation a inventé à la fois la tragédie et la comédie, qui sont comme l’avers et l’envers de la même médaille, deux façons de se confronter au négatif – pleurer ou en rire.
7h45
Dans la salle de bains, vous ouvrez l’armoire à pharmacie. Qui est pleine de cosmétiques ! Tiens, encore un mot dérivant du grec.
N’exagérez pas, je ne suis pas si vieux ! Je ne suis pas atteint par le stade Gustav von Aschenbach, le héros de Thomas Mann guetté par la mort à Venise. Mais effectivement, cosmos est un mot grec intéressant, qui signifiait « l’ordre des choses ». Nous nous servons de ce terme pour désigner l’espace interplanétaire. Par « ordre », les Grecs entendaient également « beauté ». C’est pourquoi un dérivé du mot, « cosmétique », désigne le rouge à lèvres, le fond de teint, le mascara… Pour les Grecs, il n’était pas possible de distinguer la structure rationnelle de l’univers, le mouvement régulier des planètes par exemple, et la beauté. Cette civilisation a cultivé les mathématiques, discipline où rationalité et beauté sont indissociables. Un autre point marquant des sources grecques est que, si le cosmos est présenté comme obéissant à un plan rationnel, ce dernier nous demeure caché. La première phrase de l’Iliade déclare, à propos de la mort d’innombrables guerriers lors du siège de Troie : « Et le dessein de Zeus s’accomplissait ainsi »… Le dessein de Zeus. Quel est-il ? Mystère ! Cela nous ramène au pessimisme hellène.