Les Arts
Dante, esprit d’humanisme
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Cet article est issu du numéro 21 de Philosophie magazine « 21 - été 2008 », en kiosque le 03 juillet 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La relecture théâtrale de La Divine Comédie au Festival d’Avignon au mois de juillet 2008 a été l’occasion de découvrir un auteur laïc et passionné, théoricien de l’unité du genre humain qui annonce notre modernité.
Homère, Dante, Shakespeare : des trois, l’Italien est celui dont on sait le plus et qu’on lit le moins. Sauf, peut-être, en Italie. Histoire de langue, mais aussi d’héritage : le poète incarne-t-il plutôt l’innocence grecque ou le salut chrétien ? En outre, l’étendue de l’œuvre de Dante rend malaisé de l’épuiser : poète immense, théoricien original du langage, penseur politique novateur, il s’est hissé au sommet du Moyen Âge, par toutes ses faces. Cet autodidacte a placé son destin sous le signe de la perfectibilité de l’homme et de la sienne propre. Dante Alighieri naît à Florence en 1265. De petite noblesse, il fréquente les écoles de rhétorique et commence à écrire d’amour en langue vulgaire, comme on disait, sur le mode du dolce stile novo, la nouvelle poésie qu’illustrent les poètes languedociens. Contrairement à ses devanciers qui vivotent dans les cours seigneuriales, Dante est passionné de politique et du bien commun. À Florence, il peut tenter sa chance. Le pouvoir est aux mains des Guelfes, le parti papal. Mais la lutte entre factions fait rage. Celle à laquelle Dante appartient, avec laquelle il a exercé quelques charges publiques, est défaite et chassée de la ville, en 1298. Il a 33 ans et son exil dure jusqu’à sa mort en 1321. Dans une extrême pauvreté, aux lendemains incertains, migrant de ville en petite cour, Dante a continué à étudier, à écrire et à faire œuvre, avec l’espoir de convaincre ses concitoyens de le laisser rentrer à Florence, la bien-aimée. En vain. La Comédie, que ses contemporains qualifièrent tout de suite de « divine », est comme le rachat de cette douleur infinie.
Que peut dire la pensée de cet homme d’un autre âge à nos oreilles postchrétiennes ? La question a été posée à Ruedi Imbach, Didier Ottaviani, Medhi Belhaj Kacem qui, à des titres divers, sont familiers du grand Florentin. Professeur d’histoire de philosophie médiévale à la Sorbonne, Ruedi Imbach a publié Dante, la philosophie et les laïcs (Cerf) : « Je suis arrivé à Dante par la philosophie politique. Il m’est apparu vite qu’il est un laïc, sur le plan politique et sur le plan religieux. L’idée que l’Église et l’État doivent rester séparés traverse toute son œuvre, du premier au dernier traité théorique, du Banquet à La Monarchie. Certes, il y a dans La Divine Comédie une forte dimension religieuse et théologique, mais elle s’insère parfaitement dans son projet philosophique qui met au premier rang des disciplines la philosophie morale. »
D’ailleurs, en publiant à Bâle en 1523 le De Monarchia, la Réforme luthérienne se l’est accaparé dans sa lutte antipapiste – la papauté avait interdit et brûlé ce traité, ne le sortant de l’index des livres prohibés qu’en 1881. Selon Ruedi Imbach, « La Monarchie traite du régime politique adéquat à un genre humain unifié sous la gouvernance non pas d’un monarque mais d’un arbitre. L’unité de l’humanité est une tâche infinie mais humaine, qu’aucune société ne saurait réaliser à elle tout seule. » Précurseur de l’humanisme, Dante théorise l’unité du genre humain. Cette thèse nécessite une théorie du langage. Pour démontrer que la langue vulgaire peut traiter les sujets les plus nobles, il écrit en florentin Il Convivio (Le Banquet), son grand texte philosophique. De manière symétrique et contraire, il rédige en latin De vulgari eloquentia, qui magnifie la beauté et la puissance de la langue vivante du peuple. Ruedi Imbach souligne que « dans De vulgari eloquentia, on trouve l’un des passages les plus touchants de toute l’œuvre philosophique de Dante : “Pour moi, il est vrai, il n’y a aucune ville plus belle que la mienne, aucun endroit sur terre que j’aime autant, mais, en étudiant les poètes et les philosophes, j’ai appris qu’il y a des lieux encore plus beaux et des langues plus belles que celle qu’on parle à Florence”. Par l’étude, donc, nous pouvons accéder à un niveau où l’homme n’est plus citoyen d’une ville mais du monde. Le cosmopolitisme humaniste de Dante prépare l’humanisme lui-même. C’est dans la langue que le sensible et le rationnel se rencontrent, que la raison s’incarne. Parler, pour Dante, est le propre de l’homme, son acte le plus noble : les animaux ne parlent pas, ni les anges, ni Dieu ».