Édito
De la liberté considérée comme une sensation
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 83 de Philosophie magazine « 83 - octobre 2014 », en kiosque le 25 septembre 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« L’homme est un animal politique » : cette fameuse phrase d’Aristote ne signifie pas seulement que l’homme se plaît à vivre à l’intérieur de ce qu’on appelait en grec la polis, c’est-à-dire la « cité ». Elle suggère également, en un sens plus profond, que l’être humain est capable de se métamorphoser par la politique, qu’il a une capacité incroyable à intégrer des règles de conduite collectives, à incorporer des normes extérieures à lui. Cependant, cette incorporation a besoin d’une médiation et elle se fait très souvent à l’aide d’un outil technique.
Pour faire comprendre ce point, partons d’une expérience personnelle : depuis quelques années, je fais régulièrement du footing en amateur. Or, lorsque je déroulais mes premières foulées dans ce sport, j’avais un sérieux problème de modération : ne sachant régler mon allure, je m’épuisais rapidement. Sur les conseils de pratiquants plus expérimentés, je me suis procuré une petite montre équipée d’un cardiomètre et j’ai découvert que je pouvais courir plusieurs heures à condition de ne jamais dépasser la fréquence de 170 battements de cœur par minute, tandis que je consumais mes forces en quelques kilomètres si je passais au-dessus des 180 battements par minute. Avouons-le, ce cardiomètre m’a été d’une grande utilité et m’a permis de progresser, si bien que, pendant plusieurs mois, avec l’enthousiasme du nouveau converti, je n’envisageais plus de me passer de lui. Et puis, quelque temps avant mon premier marathon, j’ai décidé de remiser l’engin au placard. Je me suis dit que, finalement, je préférais « courir à la sensation », comme disent les joggeurs. Et tant pis si mes performances s’en ressentent : après tout, je sais que je ne pourrai jamais briguer la moindre médaille dans une quelconque compétition, aussi l’essentiel n’est-il pas de me faire plaisir ? Courir, comme marcher, procure un intense sentiment de liberté, à condition de ne pas avoir une approche trop normative de cette expérience.