Entretien

Démis du Conseil de la laïcité, Alain Policar réagit

Temps de lecture : 8 min

Démis du Conseil de la laïcité, Alain Policar réagit

Alain Policar. © Philippe Labrosse/Divergence

Chercheur au Cevipof, Alain Policar a été évincé du Conseil des sages de la laïcité par la ministre de l’Éducation Nicole Belloubet à la suite de tensions internes et d’une tribune de l’association Vigilance Collèges Lycées. En cause : ses réserves sur la loi de 2004 qui interdit le port des signes religieux ostentatoires à l’école et ses propos sur le voile comme « vecteur d’émancipation ». Il s’explique.


 

➤ Cet article est exceptionnellement proposé en accès libre. Pour lire tous les textes publiés chaque jour en exclusivité sur philomag.com, avoir accès au mensuel et aux archives en ligne, abonnez-vous à partir de 1€/mois.

 

Une tribune du 17 avril demandait votre éviction du Conseil des sages de la laïcité. Quelques jours plus tard, la ministre Nicole Belloubet vous écartait effectivement de l’institution. Que vous inspire cette séquence d’événements rapprochés ? Avez-vous été surpris ?

Alain Policar : En effet le délai entre la tribune de Vigilance Collèges Lycées et mon éviction a été fort bref. La volonté d’en finir rapidement est assez surprenante. Un message injurieux (daté du 6 avril) d’un membre du collectif Vigilance Universités m’a d’abord été transmis (« Combien faudra-t-il d’enseignants ou d’élèves assassinés pour qu’une personne nommée par Pap Ndiaye soit écarté (sic) par le gouvernement du Premier ministre Attal ? »), à la suite duquel j’ai écrit au secrétaire général du Conseil des sages (CSL), Alain Seksig, avec lequel j’entretenais, malgré nos désaccords consistants, une relation cordiale, pour l’informer. J’espérais évidemment qu’il m’exprime sa solidarité. Ce ne fut pas le cas : mes positions sur la loi de 2004 rendaient difficile le maintien de ma qualité de membre du CSL. Je devais, m’a-t-il dit, téléphoner à Dominique Schnapper pour en discuter. Après un courriel de ma part, la présidente du CSL m’a appelé. La conversation fut parfaitement courtoise (nous nous connaissons depuis 33 ans et j’ai souvent rendu compte favorablement de ses ouvrages). Comme Alain Seksig, Dominique Schnapper a néanmoins estimé difficile la poursuite de mon mandat. Mais il me semblait que je devais moi-même tirer les enseignements de mes positions et, en quelque sorte, démissionner de mon plein gré. J’ai donc été particulièrement surpris de lire, trois jours après notre conversation, la lettre (j’étais en copie) envoyée à la ministre de l’Éducation nationale par Dominique Schnapper pour demander mon éviction. Le soir même, par l’intermédiaire de son cabinet, madame Belloubet m’informait de sa décision de mettre fin de façon anticipée à mon mandat, tout en m’invitant à formuler des remarques écrites ou orales.

“Le message retenu par l’opinion sera que le CSL est une instance politique aux ordres du pouvoir. Devrait-elle l’être, quelle que soit la couleur de ce pouvoir ?”

 

Ce que vous avez fait ?

Je lui ai adressé une longue lettre, et j’ai, le 22 avril, été reçu par la ministre et son directeur de cabinet Éric Thiers. L’entrevue (35 minutes environ), je dois le dire, ne ressemblait en rien à une mise en accusation. Mes opinions n’ont pas été, en elles-mêmes, fustigées, mais considérées comme incompatibles avec ma fonction. Malgré mes réserves sur la validité juridique de cette incompatibilité, je n’ai pu ébranler les convictions de mes interlocuteurs. À mon sens, la décision était prise avant l’entrevue, et cette dernière n’était qu’une concession au respect formel des règles démocratiques. Ne souhaitant pas renoncer à mon mandat sous la pression des officines néo-laïques, j’ai proposé que la décision de la ministre soit repoussée au 1er septembre. La date du 1er juillet m’a été accordée. Dans mon esprit, il était clair que je ne serais démis, si la décision de mon éviction était maintenue, qu’à compter du 1er juillet. Mais, dès l’après-midi, lors de la réunion plénière du CSL, la ministre a fait allusion à la discussion du matin, et indiqué aux membres de l’instance que j’avais démissionné, avec effet au 1er juillet. Or, si j’ai dit à N. Belloubet que je m’inclinerai devant sa décision, on ne peut confondre « être démis » et « démissionner ». Deux jours après, j’apprenais, par une journaliste de L’Opinion, que la presse avait été informée de l’affaire. Dès lors, invité par de nombreux organes de presse à réagir, je me devais d’exposer les raisons de mon renvoi. D’autant que de nombreux messages de soutien me parvenaient et m’incitaient à réagir. Je déplore, bien entendu, une telle issue. Ce qu’elle nous dit de l’état de la délibération démocratique dans nos sociétés est assez préoccupant. Car si je n’ai, hélas, aucun doute sur le fait qu’une discussion de mon cas au sein du CSL aurait abouti au même résultat, on aurait souhaité que la décision soit prise après consultation de l’ensemble des membres du CSL.

“La ‘laïcité de combat’ est largement majoritaire au sein du CSL. En face, une toute petite minorité, à laquelle j’appartenais, insiste sur la dimension inclusive de la laïcité”

 

Le collectif Vigilance Collèges Lycées, à l’origine de la tribune, pointait en particulier du doigt vos propos sur la loi de 2004 et sur le voile comme “vecteur d’émancipation”. Pouvez-vous préciser en quelques mots vos positions ?

L’obsession du voile n’a cessé de se renforcer depuis l’affaire de Creil en 1989. En France, les signes religieux ont été une sorte d’abcès de fixation. Comme Philippe Portier l’a souligné, « la sécularisation de la société française s’est construite dans une bataille contre la visibilité du signe religieux dans l’espace public ». Dès lors, parler du voile comme « vecteur d’émancipation » ne peut être audible, surtout si les néo-laïques (ou nationaux-républicains), trop pressés de condamner, ne prennent pas le temps de lire. En effet, dans l’entretien donné à RFI, je n’ai aucunement soutenu que le voile islamique était en soi un vecteur d’émancipation. Ce serait un postulat aussi absurde que la thèse inverse, selon laquelle il serait en tout temps et en tout lieu un instrument d’oppression. J’ai simplement fait référence à des travaux sociologiques dans lesquels les jeunes filles voilées expliquaient leurs comportements, conformes aux prescriptions de leurs milieux, par la volonté d’échapper à la pression de ceux-ci, espérant ainsi gagner un espace de liberté. Je me situais donc exclusivement sur le terrain descriptif et non normatif. Pour ma part, je pense qu’il s’agit d’une illusion de liberté. Et je profite de cet entretien pour dire, une nouvelle fois, que tolérer n’est pas approuver : on ne tolère que ce que l’on désapprouve. Donc, sans ambiguïté, je désapprouve le voile mais je pense que les raisons de l’interdire sont politiquement plus fragiles que celles de le tolérer. En revanche, j’estime que la volonté de se dispenser de certains enseignements doit être sanctionnée, les fondements en la matière étant autrement consistants que ceux proposés pour la chasse au voile. En outre, j’ai tout à fait conscience des dangers que fait courir l’islamisme politique et, avec lui, le projet de déstabilisation de l’Ecole de la République. Je conteste, en revanche, que la chasse aux signes religieux soit une stratégie efficace contre une telle entreprise. Je considère même plutôt qu’elle est contre-productive car de nature à être instrumentalisée par l’islamisme afin de persuader les musulmans qu’ils doivent se reconnaître avant tout dans la communauté des croyants, plutôt que dans celle des citoyens.

 

Quel est le rôle du Conseil des sages de la laïcité ? Pourquoi aviez-vous accepté d’y siéger ?

Le rôle du CSL est l’enjeu d’une querelle interprétative. L’arrêté du 19 février 2021 dit qu’il « exerce une mission de conseil, d’expertise et d’étude relative à la mise en œuvre du principe de laïcité et à la promotion des valeurs de la République ». Cela signifie-t-il qu’il est une simple instance consultative chargée de conseiller le ou la ministre de l’Éducation nationale, et au sein de laquelle le contenu des lois ne peut être discuté ? Ou, qu’étant constitué d’experts, il en appelle à la pluralité des points de vue, y compris sur le contenu et/ou l’application de la loi ? C’est bien dans une perspective pluraliste revendiquée que Pap Ndiaye a, en avril 2023, nommé cinq nouveaux membres. C’est aussi cette motivation qui m’a conduit à accepter.

“Tolérer n’est pas approuver : on ne tolère que ce que l’on désapprouve. Donc je désapprouve le voile, mais je pense que les raisons de l’interdire sont politiquement plus fragiles que celles de le tolérer”

 

Votre nomination au sein de ce conseil avait provoqué quelques remous. Y avait-il des tensions importantes, au sein du Conseil, entre les différentes lignes ?

Des tensions, certainement. Le débat, inauguré en 1989, est toujours vif. Il faut se souvenir que, dans la tribune publiée par Le Nouvel Observateur, peu de temps après l’affaire de Creil, des intellectuels, se réclamant de la République, avaient interpelé vigoureusement Lionel Jospin (alors ministre de l’Éducation nationale) en lui rappelant que « neutralité n’est pas passivité, ni liberté simple tolérance », et posé la question suivante : « Est-ce au moment où les religions sont de nouveau en appétit de combat qu’il faut abandonner ce que vous appelez la “laïcité de combat” au profit des “bons sentiments” ? » Cette « laïcité de combat », qu’il conviendrait plutôt de nommer « laïcité intransigeante », est largement majoritaire au sein du CSL. En face, une toute petite minorité, à laquelle j’appartenais, insiste sur la dimension inclusive de la laïcité. Elle s’inquiète de la transformation d’un principe juridique, qui, mieux qu’aucun autre, permet la coexistence des libertés, en religion civile. Et qui dit religion dit dogme et gardiens du temple. L’exemple de la célébration de la loi du 15 mars 2004, dont j’ai souligné les difficultés d’application, illustre ces tensions. J’ai évoqué, en séance et dans une lettre adressée à tous les membres du CSL, ce qui me semblait le fond de la question : pourquoi une loi, accueillie avec un relatif soulagement, est-elle désormais, bien souvent, jugée, à tort ou à raison, discriminatoire à l’égard des élèves et des familles, musulmans dans leur très grande majorité ? La réponse qui m’a été donnée éclaire le présent débat sur mon éviction : « Ce n’est pas le but de la commission (qui, au sein du Conseil, doit se pencher sur les façons de célébrer le vingtième anniversaire de la loi) : notre rôle se limite à l’application de la loi. » Je crois pour ma part qu’il faut supposer que le sentiment des élèves et des familles n’est pas totalement dénué de rationalité. Et sans doute faut-il en chercher les causes dans le permanent soupçon d’infidélité à la République que subit la minorité musulmane. Et, également, rappeler notre passé colonial et, en l’espèce, insister sur les cérémonies imposées de dévoilement des femmes musulmanes en Algérie. Aussi, le voilement des jeunes filles, à l’aune de l’histoire, apparaît-il ainsi, au moins dans certains cas, comme une affirmation identitaire et non seulement comme une manifestation non équivoque de prosélytisme.

 

Pensez-vous que l’éviction des points de vue minoritaires comme le vôtre décrédibilise le travail du Conseil ? 

La réponse me semble contenue dans la question. Dans la mesure où ma voix n’avait pas un véritable poids, on ne parvient pas à bien comprendre la nécessité de m’exclure. Le message retenu par l’opinion sera que le CSL est une instance politique aux ordres du pouvoir. Devrait-elle l’être, quelle que soit la couleur de ce pouvoir ? Là aussi, la réponse est dans la question. Mais je sais que demeurent en son sein de fortes figures profondément attachées aux principes de la démocratie et à l’ethos républicain.