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Dogecoin, le règne du simulacre ?

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Dogecoin, le règne du simulacre ?

Dogecoin © Dilettantiquity /flickr / Domaine public (CC BY 2.0)

Cet article est issu du numéro 150 de Philosophie magazine « Pourquoi on s’énerve ? », en kiosque le 03 juin 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Créée comme une blague, une cryptomonnaie à tête de chien se classe parmi les plus populaires et les plus lucratives, après qu’Elon Musk en a vanté les mérites. Avec le Dogecoin, serions-nous entrés dans l’ère du simulacre, prophétisé par Jean Baudrillard ?

 

Avec sa tête de chien pour symbole, le Dogecoin a de quoi séduire. Cette cryptomonnaie a d’ailleurs atteint une valeur inédite en avril dernier : 50 milliards de dollars de capitalisation pour les 129 milliards de jetons en circulation. Comment comprendre ce succès pour ce qui n’est, à l’origine, qu’une parodie ? Créé en 2013, le Dogecoin débute en effet comme une monnaie alternative, singeant le Bitcoin et moquant tous ses clones. Le B emblématique a été remplacé par un D, et le logo frappé d’une tête de chien coiffé d’une couronne. Emblématique de la culture du mème, ce chien japonais – le shiba – est à la base de nombreux détour­nements comiques sur les réseaux.

À l’origine, la cryptomonnaie n’est donc qu’une « feinte », pour emprunter le vocabulaire de Jean Baudrillard. Comme l’écrit le philosophe dans Simulacre et Simulation (1981), en réfléchissant au mode d’existence contemporain, la feinte est une dissimulation : on fait mine « de ne pas avoir ce qu’on a », on fait semblant d’être un autre, en signalant néanmoins sa source. La dissimulation est une réplique qui ne remplace pas le réel ou l’original. Le Dogecoin démarre ainsi : en singeant les mauvaises copies du Bitcoin, les « shitcoins » qui bernent les utilisateurs en profitant de leur goût pour les nouvelles technologies et de leur avidité. Mais il n’entendait pas supplanter le Bitcoin.

Seulement, cette blague a séduit plusieurs geeks influents. Parmi eux, l’entrepreneur Elon Musk, patron de SpaceX et de Tesla, qui a décrit le Dogecoin comme « la monnaie du peuple ». Profitant du crédit porté sur la cryptomonnaie par le milliardaire, de nombreux investisseurs lui ont emboîté le pas, et le cours s’est envolé. C’est alors, pour parler comme Jean Baudrillard, que le Dogecoin a quitté le domaine de la dissimulation pour entrer dans le champ de la simulation, où l’ordre des valeurs est renversé. Car, « feindre ou dissimuler laissent intact le principe de réalité : la différence est toujours claire, elle n’est que masquée. Tandis que la simulation remet en cause la différence du vrai et du faux, du réel et de l’imaginaire ». Et voici le Dogecoin réellement pris au sérieux, devenu plus authentique que les copies dont il se moquait.

De cette confusion de valeurs, une célèbre émission de télévision américaine a fait l’étonnante démonstration. Invité en mai sur le plateau du Saturday Night Live, Elon Musk a défrayé la chronique et fait valser le cours du Dogecoin. Il avait en effet connu une hausse spectaculaire en prévision de la diffusion de cette émission, puis s’est effondré après qu’Elon Musk, dans un sketch où il campait le rôle d’un expert financier sommé de répondre à la question « Qu’est-ce que le Dogecoin ? », a fini par dire avec autodérision : « C’est un véhicule financier implacable qui va conquérir le monde », « ouais, c’est une arnaque »… Celui qui se qualifie lui-même de « dogefather » s’est ravisé, en prétendant pouvoir envoyer des fusées vers la Lune grâce à la cryptomonnaie. « Parfois, je dis ou tweete des choses bizarres, a-t-il déclaré, en reconnaissant être porteur du syndrome d’Asperger. Mais c’est comme ça que mon cerveau fonctionne. Pour tous ceux que j’ai pu offenser, je voudrais juste dire : “j’ai réinventé les voitures électriques et j’envoie des gens sur Mars dans une navette spatiale.” Vous pensiez vraiment que je serais un gars détendu et normal ? »

Un véritable milliardaire jouant à l’expert financier sur le plateau d’un programme de télévision réputé pour ses parodies mais diffusant de vraies informations par le détour de l’autodérision, une comédie prise pour argent comptant qui a des effets immédiats et concrets sur une monnaie virtuelle : bien avisé qui pourra dire en effet où est la normalité, où est le vrai et où est le faux. À en croire Baudrillard, nous aurions ainsi définitivement quitté la société du spectacle pour celle du simulacre, dont le fantasque Elon Musk pourrait être le témoin. Or, dans ce monde-là, « le simulacre est vrai » et « le réel n’est plus possible ». Un monde de chien ?

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