Entretien

Emmanuel Daoud, avocat de Christophe Gleizes : “Quelle est donc la force de l’État algérien pour avoir peur d’un journaliste spécialisé dans le ballon rond ?”

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Emmanuel Daoud, avocat de Christophe Gleizes : “Quelle est donc la force de l’État algérien pour avoir peur d’un journaliste spécialisé dans le ballon rond ?”

Le journaliste français Christophe Gleizes, emprisonné depuis fin juin 2025 en Algérie, a été condamné à sept ans de prison pour “apologie du terrorisme” par la cour d’appel de Tizi Ouzou (Algérie), le 3 décembre 2025. © So Press/RSF/AFP

La peine injustifiable de 7 ans de prison du journaliste sportif français Christophe Gleizes vient d’être confirmée par la cour d’appel de Tizi Ouzou, en Algérie. Pour comprendre ce qu’il s’est passé alors que tous les signaux étaient au vert pour sa libération, et ce qui attend le journaliste, nous avons interrogé son avocat français, maître Emmanuel Daoud, du cabinet Vigo, qui l’a rencontré il y a quelques jours. Le combat pour sa libération se poursuit. 


 

Comment Christophe Gleizes a-t-il réagi à sa condamnation en appel à sept ans de prison ? 

Emmanuel Daoud : J’ai passé deux heures et demie avec lui jeudi dernier, au lendemain de sa condamnation. Je pensais trouver un homme abattu ou déprimé. Or la première chose qu’il m’a dite est la chose suivante : « Le bonheur de votre vie dépend de la qualité de vos pensées. » Cette phrase est tirée des Pensées de Marc Aurèle. Christophe s’est construit depuis très longtemps sur des principes stoïciens et les applique pour rester serein. Et je peux vous dire qu’il l’est ! Cet homme est d’une solidité incroyable. En discutant, après ce jugement inique, nous avons même ri à plusieurs reprises.

“Christophe Gleizes est d’une solidité incroyable. Il s’est construit depuis longtemps sur des principes stoïciens et les applique pour rester serein” Emmanuel Daoud

 

Mais peut-il vraiment s’appliquer la formule stoïcienne Amor fati, “aime ce qui t’arrive”, alors qu’il est injustement incarcéré ? 

Il ne l’a pas citée, mais il essaie de regarder ce qui lui arrive – et qui est terrible – de la manière la plus positive possible. Évidemment, il aimerait que cette épreuve se termine au plus vite. Mais il considère qu’elle l’a changé, à la fois comme homme et comme journaliste. Et changé positivement. Christophe est depuis toujours quelqu’un d’impétueux. Il va de l’avant. C’est pour cela qu’il est entré sur le territoire algérien avec un visa de tourisme. Il sait que lorsqu’on se signale comme journaliste, dans certains pays autoritaires, on attire immédiatement l’attention. Mais il m’a confié qu’en agissant ainsi, il avait aussi infligé de la souffrance et de l’angoisse à ses proches et ses amis. « Je sais que dorénavant, je vais changer ma façon de faire, m’a-t-il dit. Je vais faire davantage attention aux conséquences des décisions que je prends. » Il a alors cité une autre maxime, de Sénèque, cette fois-ci, dans De la providence : « Le feu éprouve l’or. L’épreuve éprouve les âmes fortes. » S’il a aussi changé en tant qu’homme, c’est qu’il perçoit mieux tout l’amour qu’on lui porte et la solidarité qui s’exprime autour de lui.

 

Est-il bien traité dans sa prison ?

Globalement. Il partage sa cellule avec un autre détenu, incarcéré aussi pour un délit d’opinion, à qui il a appris à jouer aux échecs et à lire et à écrire. Il a dû s’habituer à ne prendre qu’une douche par semaine. Il a droit à deux heures de promenade le matin et deux l’après-midi. Comme il n’est pas mêlé aux autres prisonniers, il nourrit les pigeons. Il y en a beaucoup à Tizi Ouzou. Et il regarde le ciel. Il pense alors à toutes les lettres qu’on lui a adressées et qu’il ne reçoit pas à cause de la censure. 

 

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Quel était le cœur de votre plaidoirie ?

Ce mercredi 3 décembre, à la cour d’appel de Tizi Ouzou, nous recevions des signaux optimistes quant au sort de Christophe. Tout le monde pensait qu’il aurait seulement une peine de principe, voire un acquittement, qu’il sortirait le soir même de la prison où il est enfermé depuis plus de 5 mois. Cela ne nous a pas empêchés, mon confrère algérien l’avocat Amirouche Bakouri et moi-même, de plaider avec détermination et passion tout le dossier, en traitant tous ses aspects pour réduire à néant l’accusation – ce qui a été fait de l’avis de tous les observateurs du procès, journalistes et confrères algériens. Tous les faits ont été examinés, et la vacuité du dossier d’accusation est apparue avec la plus extrême évidence. Christophe s’est bien défendu. Nous ne faisions que marquer des points. En commençant ma plaidoirie, j’ai remercié la cour de me laisser parler en français, ce qui n’est pas conforme au code de procédure pénal algérien. J’ai dit à la cour qu’elle devait rendre une décision qui soit juste, et qui permette aussi de donner tort à ceux qui, en France, cherchent à envenimer les relations entre nos deux pays, à commencer par l’extrême droite, mais aussi des journalistes et chroniqueurs qui interviennent notamment sur CNews et qui portent une part de responsabilité, de mon point de vue, quant à l’enchaînement des circonstances qui ont abouti à l’incarcération de Christophe et à sa confirmation.

“Matériellement, l’infraction n’existe pas. Le dossier d’accusation est d’une vacuité extrême, et les investigations comme les débats devant la cour l’ont reconnu” Emmanuel Daoud

 

Il s’agissait aussi de donner tort à la politique indigne de la France qui consiste à faire du chantage sur la délivrance des visas et qui pénalise les étudiants algériens, les regroupements familiaux, les personnes qui ont de la famille ou qui doivent se faire soigner en France. Je l’ai dit parce que je le pensais, mais aussi parce que cela servait la défense de Christophe. J’ai également démontré et affirmé que pour condamner l’accusé pour apologie du terrorisme et détention de documents aux fins de propagande pour nuire à l’intérêt national, il fallait un acte matériel positif... et l’intention de les commettre en connaissance de cause. Ces éléments font totalement défaut dans le dossier de Christophe, et les investigations comme les débats devant la cour l’ont établi. Alors que l’ordinateur de Christophe a été analysé par la police scientifique algérienne, celle-ci a conclu que « cet ordinateur ne contenait aucun élément intéressant l’enquête », aucun ! Matériellement, l’infraction n’existe pas. Quant aux entretiens avec deux responsables du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), en 2015 notamment, ils ont eu lieu plusieurs années avant que le MAK soit désigné en 2021 comme organisation terroriste pour l’État algérien. Le seul qui a eu lieu après 2021 est d’une nature banale, et Christophe n’a jamais cherché à le dissimuler. Bref, quelle est la force de l’État algérien pour avoir peur d’un « petit » journaliste spécialisé dans le ballon rond ? C’est grotesque.

 

Mais pourquoi a-t-il été alors condamné, alors que les relations avec la France étaient en train de se réchauffer après la libération de Boualem Sansal ? 

La seule chose que l’on sache, c’est que lorsque les juges se sont retirés pour délibérer, tous les signaux étaient au vert. Nous recevions encore des informations émanant des sources autorisées en qui disaient : « Ça va bien se passer. » La vacuité du dossier avait été démontrée. Mais quand ils sont revenus, les juges ne nous regardaient pas dans les yeux. Selon moi ils ont vraisemblablement reçu des instructions par téléphone pendant qu’ils délibéraient. Averroès disait que « rendre la justice était le plus noble des actes ». Les trois magistrats de la cour criminelle d’appel de Tizi Ouzou auraient dû s’en inspirer, car par leur décision, ils ont porté un coup très rude à la dignité et à la réputation de la justice algérienne.

“Les juges ont vraisemblablement reçu des instructions par téléphone pendant qu’ils délibéraient” Emmanuel Daoud

 

Que va décider Christophe Gleizes ? Va-t-il se pourvoir en cassation ? 

Il n’a pas encore pris sa décision. Il y a deux hypothèses. Soit nous inscrivons un pourvoi en cassation et menons dans le même temps le combat pour réclamer une grâce du président algérien. Si celle-ci advient, il est possible de se désister à tout moment du pourvoi en cassation. Soit Christophe décide de ne pas se pourvoir en cassation. La décision de justice devient donc définitive et nous ne nous battons que pour la grâce. Mais je ne suis pas certain que Christophe ait envie de s’accommoder de sa condamnation à sept ans de prison. La décision, quoi qu’il en soit, lui appartient. Et je suis persuadé qu’avec la force d’âme qui est la sienne, il retrouvera bientôt ses proches et ses amis.

 

La rédaction de Philosophie magazine apporte son total soutien à la campagne pour la libération de Christophe Gleizes. Voici le lien pour signer la pétition de Reporters sans frontières.