Entretien
Kai Strittmatter : « La Chine réinvente la dictature »
Éléments de la couverture de “Dictature 2.0”. © Tallandier
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La Chine fait peur, c'est un fait. En 2020, plus que jamais – du moins « de par chez nous ». Trop grande, trop secrète, trop puissante, trop fière, trop impénétrable, trop... autre ? Après avoir, pendant des décennies, joué complaisamment le rôle d'usine à bas prix du monde occidental tout en suivant un agenda socio-économique bien à elle, la Chine en profiterait-elle pour prendre sa revanche technologique, façon Black Mirror ? Pour Kai Strittmatter, qui vient de publier le fruit d'une longue enquête à charge, Dictature 2.0 (Tallandier, 2020), la réponse est un “oui” retentissant. Et si Xi Jinping bafoue impunément les droits de l'homme et ravive le spectre d'une surveillance orwellienne généralisée, c'est au nom d'un narratif et à travers des méthodes dont l'Occident a encore du mal à saisir toute la mesure.
Dans votre ouvrage, Dictature 2.0, vous parlez d’une « réinvention de la dictature » à propos de la Chine. C’est-à-dire ?
Kai Strittmatter : Xi Jinping a fait de la Chine un pays qui n’a jamais été aussi répressif depuis l’époque de Mao. Les liberté individuelles, l’émergence d’une société civile, les lieux dédiés aux artistes et aux intellectuels – toutes ces choses, qui commençaient à trouver leur place, ont à nouveau disparu. Par ce retour de la répression et de l’idéologie, Xi a ranimé le socialisme léniniste des années 1950. Ce qu’il y a de vraiment nouveau, c’est l’utilisation des technologies de l’information du XXIe siècle pour réaliser le vieux rêve des autocrates : un contrôle total de leurs sujets. Depuis des décennies, nous avons, dans les démocraties occidentales, l’idée que la digitalisation et l’internet apportent la liberté aux quatre coins du monde. La Chine montre, depuis longtemps, que ce n’est pas le cas. Au contraire : depuis des années, le PC serre la vis sur internet. Cela ne lui fait pas peur – il aime aussi peu internet que l’Occident. La même chose est vraie pour l’intelligence artificielle. Lorsque j’ai commencé mon livre en 2016, je pensais écrire un livre classique sur la dictature – sur la propagande, la censure, le mensonge et la novlangue. Peu après, coup de tonnerre dans le champ de l’intelligence artificielle et des big data : au début de l’année 2017, le PC annonçait qu’il voulait rattraper son retard sur les États-Unis en la matière d’ici 2025. Ce ne sont pas des mots en l’air. Aucun autre pays ne s’est lancé dans le développement des big data avec une détermination aussi assumée. C’est pourquoi un certain nombre d’employés de la Silicon Valley sont partis en Chine ces dernières années. Non seulement parce qu’ils peuvent y gagner plus d’argent, mais aussi parce qu’ils y trouvent une plus grande liberté pour innover, pour lancer des projets : en matière d’intelligence artificielle, il n’y a presque pas de restrictions, de protection des données et de la vie privée en Chine.
Tous les régimes autoritaires redoutent la confiance et la solidarité entre les individus [...] Aujourd’hui, personne ne fait confiance à personne en Chine [...] Cela tient aussi au vide moral qui règne au coeur de la société chinoise