Trop occidentale, la Charte 08 ?
Portrait de Liu Xiaobo au Centre Nobel de la Paix (cc) Nancy Pelosi
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Cet article est issu du numéro 29 de Philosophie magazine « 29 - mai 2009 », en kiosque le 30 avril 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
[Actualisation : le prix Nobel de la paix Liu Xiaobo est décédé le 13 juillet 2017 en Chine] Ce manifeste en faveur d’une Chine démocratique rédigé par des intellectuels dissidents reprend les principaux points de la Déclaration des droits de l’homme. Pour le gouvernement chinois et pour une partie de l’opinion politique, il constitue une offensive contre la tradition et l’identité de l’empire du Milieu. Mais cette opposition, artificielle, tend surtout à servir d’alibi à l’immobilisme du pouvoir.
Les faits
Les dissidents chinois avaient prévu de célébrer à leur manière le soixantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le 10 décembre 2008. Ils avaient fait circuler et signer un manifeste appelant à l’instauration en Chine d’un État de droit à l’occidentale. En référence à la Charte 77 initiée en Tchécoslovaquie par les philosophes Jan Patocka et Václav Havel, ils l’avaient baptisé Charte 08. Mais les autorités chinoises, inquiètes, ont arrêté l’un de ses principaux rédacteurs, le philosophe opposant Liu Xiaobo, qui se trouve actuellement, sans jugement, en résidence surveillée. Elles ont en outre convoqué, interrogé, intimidé des dizaines de signataires. Reste qu’à la veille des commémorations des répressions de la place Tian’anmen à Pékin par les autorités chinoises, le 4 juin, ce texte, qui circule toujours sur Internet et continue de recueillir des signatures, exprime la vitalité dépourvue de complexes des opposants politiques chinois.
Un texte très inspiré par la pensée des Lumières
De multiples versions de la Charte ont circulé sur Internet. Mais l’engagement massif en faveur d’un système politique à l’occidentale, tel qu’il a été théorisé aux XVIIe et XVIIIe siècles, y est clair. « La liberté, l’égalité et les droits de l’homme » sont définis comme « des valeurs universelles de l’humanité ». « La démocratie et un gouvernement constitutionnel » sont considérés comme « un cadre fondamental pour préserver ces valeurs ». Rappelant les promesses formelles du gouvernement chinois en faveur des droits de l’homme, les rédacteurs regrettent l’absence d’État de droit, de gouvernement constitutionnel, d’éthique publique. Inspirés par Locke, ils demandent « d’établir et de protéger le droit à la propriété privée ». Lecteurs de Spinoza, ils veulent « rendre universels la liberté d’expression, la liberté de la presse et la liberté universitaire, afin de permettre aux citoyens d’exercer pleinement leur droit à être informés et leur droit à la supervision politique ». À la suite de Montesquieu, ils en appellent à une réelle séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Avec Kant, ils réclament l’instauration du républicanisme, qui se fonde sur la liberté des hommes, leur égalité devant la loi et leur obéissance commune aux principes qu’ils ont eux-mêmes choisis. Disciples de Rousseau, ils rappellent que dans une véritable démocratie « le pouvoir politique est issu du peuple et la légitimité d’un régime vient du peuple ». Ce n’est qu’à un seul moment dans le texte qu’ils soulignent la proximité d’un de ces concepts occidentaux et d’un terme chinois : à propos du républicanisme, ils conviennent qu’il « s’approche du concept politique traditionnel chinois qui estime que “tous sont égaux sous le ciel” ».