Enquête
Afrique, berceau des droits de l’homme ?
© Unesco/ Ministère de la Culture du Mali
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Cet article est issu du numéro 50 de Philosophie magazine « 50 - juin 2011 », en kiosque le 25 mai 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Officiellement, les révolutionnaires français ont promulgué les droits de l’homme universels en 1789. Mais on a récemment découvert la Charte du Mandé, qui daterait de 1236 : l’Afrique de l’Ouest les aurait-elle devancés de cinq siècles ? Entre ceux qui dénoncent un faux et ceux qui tablent sur ce document pour revitaliser la démocratie sur le continent noir le débat est ouvert.
Fin septembre 2010, à Kurukan Fuga. Dans cette clairière aride, aux confins du Mali, le soleil écrase les officiels réunis autour du Président malien Amadou Toumani Touré. Le pays célèbre le cinquantenaire de son indépendance. Clou du spectacle, le président Touré brandit haut la première Constitution d’Afrique, voire du monde, dite de Kurukan Fuga ou du Mandé, qui codifie « l’organisation sociale, la défense des droits humains et des libertés publiques et la protection des activités professionnelles. » Le Président poursuit en posant la première pierre d’un édifice haut de vingt-trois mètres, cerclé de douze colonnes, prêtes à supporter un globe terrestre… à la hauteur de la commémoration, puisque la charte passe pour être la grande aînée du Bill of Rights anglais (1689) et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789).
Il faut remonter huit siècles plus tôt pour trouver pareille effervescence à Kurukan Fuga. La tradition orale raconte qu’en 1236 la bataille de Kirina, dans le royaume du Mandé (qui couvrait le Mali, une partie de la Guinée, du Burkina Faso et de la Côte d’Ivoire), prend fin. Soundjata Keïta, nouveau souverain vainqueur de Sumaoro Kanté, n’a qu’une ambition : restaurer la concorde et l’unité du royaume. Il convoque les douze chefs de clans désunis à huit jours de palabre à Kurukan Fuga, afin qu’ils s’accordent sur des principes communs. D’après le griot – généalogiste, poète et musicien détenteur de l’histoire africaine – Mamadou Kouyaté, dont l’historien Djibril Tamsir Niane rapporte la parole dans Soundjata ou l’épopée mandingue (Présence africaine, 1971), les faits se seraient déroulés ainsi : « Soundjata prononça tous les interdits qui président encore aux relations entre tribus, à chacun il assigna une terre, il établit les droits de chaque peuple et il scella l’amitié des peuples. » La Charte du Mandé était née.
Transmise oralement, elle traverse les âges pour nous parvenir en 1998 « par la puissance de la transmission orale de la parole ». Comme le martèle Djibril Tamsir Niane, « la parole semblable à une flèche, une fois partie, on ne saurait la rattraper ». D’aucuns s’y sont pourtant essayés. La flèche est allée se ficher dans la matière d’un texte. Un soir, au cours d’une rencontre régionale, organisé à Kankan, en Guinée, un groupe de griots se met à déclamer la geste de Soundjata, croisant les versions de l’épopée du « roi législateur ». De cet échange émerge un corpus de lois qui se recoupent et se complètent, qu’un juriste, Siriman Kouyaté, couche sur le papier. Il recueille, traduit et édite seul cette « Constitution », la structurant « dans le sens des textes juridiques modernes en vue de la rendre lisible aux contemporains ». Elle paraît dans La Charte de Kurukan Fuga. Aux sources d’une pensée politique en Afrique (L’Harmattan, 2008).
« une compétition s’est instaurée entre les différents griots du Mali et de Guinée. Ils jouent leur réputation sur cette charte »
Anne Doquet
Au nombre de quarante-quatre, ces principes proclament ainsi le respect de la vie : « Chacun a le droit à la vie et à la préservation de son intégrité physique », un droit des femmes : « Les femmes, en plus de leurs occupations quotidiennes, doivent être associées à tous nos gouvernements », mais aussi une forme de droit politique : « Dans les grandes assemblées, contentez-vous de vos légitimes représentants. » Si bien que philosophes et historiens n’hésitent pas à comparer la Charte à la Magna Carta anglaise (1215) et à faire de Soundjata Keïta un analogue du roi Saint Louis (1214-1270), louant son « esprit législateur ». Djibril Tamsir Niane achève ainsi sa leçon inaugurale de 2009 à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis (Sénégal) : « La charte de Kurukan Fuga est l’une des valeurs africaines les plus remarquables ; elle constitue une contribution non négligeable de l’Afrique à l’histoire des droits humains et de la démocratie. »