Le sens de l’histoire
L’esclavage naît-il du racisme… ou l’inverse ?
© Albin Michel
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Les sociétés occidentales ont-elles prospéré depuis la Modernité en s’appuyant sur un « racisme structurel », comme le soutient « la théorie critique de la race » en vogue aux États-Unis ? Dans Race et histoire dans les sociétés occidentales (XVe-XVIIIe siècle) (Albin Michel, 2021), les historiens Jean-Frédéric Schaub et Silvia Sebastiani prennent cette thèse à revers. Ils assurent, à travers de nombreux exemples et une réflexion argumentée, que l’esclavage a produit le racisme, et non l’inverse. Nous avons lu ce livre iconoclaste et percutant, qui bouscule notre vision de l’histoire.
Le racisme structure-t-il nos sociétés en profondeur ? C’est du moins ce que postule la « théorie critique de la race », venue des États-Unis, selon laquelle l’égalité formelle des citoyens ne fait que masquer la discrimination réelle, fondée sur des signes extérieurs associés à des « races » supposées (couleur de peau, vêtements, accents, etc). Se disant inspirée de la pensée de Theodor Adorno et de Max Horkheimer, cette théorie émerge aux États-Unis dans les années 1980, notamment avec des juristes comme Derrick Bell. Elle tente d’expliquer pourquoi les progrès formels dans l’égalité des droits des Afro-Américains n’ont pas, malgré la ségrégation légale, produit d’amélioration réelle dans leurs conditions de vie. Selon elle, des institutions telles que l’école ou la justice, qui se prétendent color blind, « aveugles à la couleur », ne feraient donc que perpétuer, voire renforcer les frontières entre différents groupes sociaux. Le racisme ne serait plus le fait conscient de quelques individus – il s’inscrirait à bas bruit, invisible et impuni, dans le fonctionnement des institutions et l’inconscient de certains citoyens.
Mais comment le racisme s’est-il lui-même forgé ? L’idée de race a-t-elle toujours coïncidé avec la couleur de la peau ? Ou plutôt, n’est-ce pas dans le creuset d’une discrimination et d’une exploitation déjà établies que les caractéristiques physiques sont venues se fondre, comme pour sceller dans le corps même des dominés leur condition inférieure ? Telle est la principale voie de réflexion ouverte par Race et histoire dans les sociétés occidentales (XVe-XVIIIe siècle), de Jean-Frédéric Schaub et Silvia Sebastiani. À partir de questions en apparence éloignées – le « sang noble » au début de l’âge moderne ; la persistance de la « trace » juive ou maure dans les généalogies des convertis espagnols ; le caractère ineffaçable de l’origine des métis dans l’Amérique coloniale ; la déshumanisation des Noirs par la traite esclavagiste –, ce livre mène une enquête approfondie sur les racines du racisme. Au-delà de son érudition, il fait émerger des questions neuves. C’est en effet sur le temps long que les mécanismes de fond se dessinent.