Ma première fois
Éric Fiat : “Je fis les gestes que je croyais devoir faire avec l’application méthodique d’un danseur débutant”
Éric Fiat. © Vincent Muller/Opale.photo
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Alors que le rapport sur la sexualité des Français de l’Inserm révèle que l’âge du premier rapport sexuel recule légèrement, s’établissant à 18,2 ans pour les femmes et 17,7 pour les hommes, nous avons proposé à plusieurs philosophes de nous raconter leur première fois. Dans ce troisième témoignage, après Ilaria Gaspari et Natalie Depraz, le philosophe Éric Fiat nous raconte une « prestation » un peu trop appliquée pour être partagée, mais pour autant inoubliable.
« Sur le banc d’un petit jardin de Paris, cette fois, ses lèvres s’ouvrirent enfin ainsi qu’une anémone.
Et les miennes aussi.
Nos langues entrèrent en une sorte de danse, parfois en une sorte de combat où elles se perdaient pour mieux se retrouver. Alors qu’elle était ma maîtresse et moi son écolier dans l’art du baiser, je fus ravi de découvrir que cet art s’apprenait vite, pour être un art d’imitation – si bien que rapidement, je devins presqu’aussi savant qu’elle, prenant presqu’autant d’initiatives qu’elle en prenait, conduisant cette danse autant qu’étant conduit.
Elle reprenait cependant toujours l’avantage, comme si me ramener à mon statut d’écolier, à mon noviciat était nécessaire à son plaisir, lequel se nourrissait alors de sa joie de me faire comprendre qu’elle en saurait toujours plus que moi, de sa joie d’orgueil de me laisser deviner un passé d’amoureuse, un passé érotique dont elle ne me dirait jamais rien. C’est ainsi qu’au moment où nos baisers devenaient de plus en plus profonds, sauvages, dans la joie d’une lubricité partagée, ensemble assumée, elle changea tout à coup de danse, ferma presque sa bouche et me donna de petits baisers sur la commissure des lèvres, des baisers enfantins, des baisers de chatons tendres et timides, comme s’il y avait plaisir à jouer une erreur de place, à feindre une pudeur, une candeur qui rendraient le moment du retour au baiser à pleine bouche, au baiser torride, sexuel, aux langues mêlées comme métonymies du sexe dur touchant le dur clitoris, qui rendraient ce moment d’autant plus désirable que plus longtemps retardé.