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“Et soudain tout est changé !” : le “sentiment océanique” par André Comte-Sponville

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“Et soudain tout est changé !” : le “sentiment océanique” par André Comte-Sponville

André Comte-Sponville. ©Wikimedia Commons

Tenant d’une spiritualité laïque, l’auteur de L’Opportunité de vivre (PUF, 2025) a éprouvé un soir une forme de béatitude et d’éternité. Dans ce texte, André Comte-Sponville nous explique comment cela a bouleversé son rapport au monde.


J’avais 26 ou 27 ans. Je me promenais en forêt, après un dîner, avec quelques amis. C’était l’hiver : il faisait nuit. Je laisse mes amis s’éloigner quelque peu, je regarde le ciel, les étoiles, j’écoute le silence bruissant de la forêt… Et soudain ! Quoi ? Rien : tout ! Aucun événement, mais tout était changé ! Immense paix. Absolue simplicité. Joie intense. Le tout vécu dans le silence, sans aucun mot, même intérieur, sans aucune interprétation. Les mots ne sont venus que plus tard. Je m’en suis expliqué en 2006 dans mon livre L’Esprit de l’athéisme. Ce genre d’expérience, que Sigmund Freud appelle le « sentiment océanique » et que nos psychologues désignent plus souvent comme des « états modifiés de conscience », se caractérise par un certain nombre de suspensions ou de mises entre parenthèses.

D’abord, la suspension du langage, la mise entre parenthèses du discours : c’est ce que j’appelle le silence. Le plus souvent, nous sommes séparés du réel par les mots qui nous servent à le dire, à le rationaliser ou à nous en protéger. Et là, soudain, il n’y avait plus de mots, plus de discours : il n’y avait plus que le réel.

Ensuite, la suspension du temps, ou de ce que nous prenons ordinairement et à tort pour le temps, à savoir le passé et l’avenir. Et là, soudain, il n’y avait plus de passé, plus d’avenir. Il n’y avait plus que le présent, qui ne cessait de continuer : c’est ce que j’appelle l’éternité. Et comme il n’y avait plus d’avenir, il n’y avait plus d’espoir ni de crainte : c’est ce que j’appelle la sérénité. Pour la première fois de ma vie, je n’avais peur absolument de rien ! Pour un anxieux comme moi, c’est une expérience bouleversante.

Je pourrais continuer longtemps : suspension de la séparation entre moi et le monde (il n’y avait plus que le monde : c’est ce que j’appelle l’expérience de l’unité) ; suspension de la séparation entre moi et moi, ou plutôt entre le je et le moi (il n’y avait plus que le je : c’est ce que j’appelle la simplicité) ; suspension du manque (c’est ce que j’appelle la plénitude) : pour la première fois de ma vie, je ne manquais absolument de rien ! Tout cela vécu simultanément et silencieusement, dans une joie sans pareille. 

Je n’ai pas pensé, à l’époque, au « sentiment océanique ». Mais je me suis dit, bouleversé : « C’est ce que Spinoza appelle l’éternité. » Cela la fit cesser immédiatement (les mots revenaient, et le mental, et le temps), ou plutôt l’éternité continuait mais sans moi. Cette expérience suffit pourtant à me faire comprendre ce qu’elle est (le présent) et à modifier toute mon existence. Ce n’était pas la rencontre d’une transcendance, plutôt une fusion dans l’immanence. Je n’avais pas du tout le sentiment d’être aimé. C’était plutôt le contraire : pour la première fois de ma vie, je n’avais plus besoin d’être aimé ! Quelle paix ! Quelle liberté ! Quel soulagement ! Plus tard je lirais, dans le beau livre de Michel Hulin La Mystique sauvage (PUF, 1993), que ces états modifiés de conscience sont assez répandus, chez les croyants comme chez les athées. Ils ne prouvent rien. Ils relèvent moins de la métaphysique que de la spiritualité. Mais disons la chose clairement : de toute ma vie, je n’ai jamais rien vécu de meilleur, ni qui donne autant le sentiment de ce que Spinoza appelle la béatitude.

5 penseurs livrent leur expérience du sentiment océanique